classique

Seiji Ozawa: «Un jour, j’ai oublié ma baguette»

Le chef japonais est de retour à l’académie qu’il fondait en 2005. II dirige un concert ce samedi à Genève. Rencontre avec un astre de la direction

«Un jour, j’ai oublié ma baguette…»

Classique Le chef japonais Seiji Ozawa fait son grand retour à l’académie qu’il a fondée et dirige un concert à Genève

Rencontre avec un astre de la direction

Il dirige à mains nues. Il répète le mouvement lent du Divertimento pour cordes de Bartók – une sublime pièce élégiaque. Il arque le corps. Plonge les bras dans cet orchestre formé de jeunes musiciens, âgés entre 18 et 24 ans. Il s’adresse à eux par phrases métaphoriques: «End of the world»… C’est à peine si l’on entend une mouche voler dans la salle du château de Rolle.

A 78 ans, Seiji Ozawa fait son grand retour à l’académie qu’il fondait il y a dix ans, d’abord à Blonay, puis à Rolle. Il n’était pas revenu depuis 2011, frappé par un cancer de l’œsophage qu’il a surmonté. Contraint à une discipline de fer, il doit ménager ses forces. Non pas qu’il veuille restreindre ses interventions, mais la santé prime avant tout. Il concentre ses répétitions en fin de journée, par tranches de vingt minutes.

Nike rouges, casquette à l’américaine, Seiji Ozawa n’a pas la dégaine d’un chef d’orchestre traditionnel. Il faut le voir assister aux classes de quatuors à cordes, l’après-midi, dans le bel édifice du Courtil de Rolle. Assis dans un coin de la pièce, il écoute les étudiants jouer un quatuor de Beethoven. Parfois, il réagit aux conseils prodigués par les professeurs de l’académie. Une méthode d’enseignement qu’il doit à son maître Hideo Saito, à Tokyo.

Le Temps: Pourquoi le quatuor à cordes?

Seiji Ozawa: Parce que tous les grands compositeurs – Haydn, Mozart, Beethoven, Ravel ou Chostakovitch… – ont traité le quatuor à cordes avec le plus grand sérieux. Si vous étudiez le quatuor à cordes, vous êtes au cœur de la musique. Il n’y a pas de fioritures. Vous pouvez cerner la pensée d’un compositeur, et l’appliquer au répertoire solo ou au répertoire symphonique.

– Comment êtes-vous devenu chef d’orchestre?

– C’est une drôle d’histoire! Quand j’avais 13 ans, à l’école secondaire, je me destinais à devenir pianiste. Mais j’avais d’autres passions. J’étais membre régulier d’une équipe de rugby au lycée. A l’époque, ma famille était complètement contre, bien sûr. Je devais donc jouer secrètement au rugby. Vous connaissez le rugby?

– Non, je n’y connais rien. Mais quel rapport avec la direction d’orchestre?

– Lors d’un match, l’équipe adverse s’est mise à m’attaquer sans même que j’aie le ballon. Après environ 13 minutes de jeu, trois garçons m’ont percuté à la tête et d’autres m’ont marché dessus. J’étais complètement «knock-out»! Je me suis blessé au nez et aux deux index. J’ai été hospitalisé d’urgence: ce fut un choc énorme pour ma famille qui l’a su, naturellement…

– Vous avez donc dû interrompre le piano?

– Deux ou trois mois après l’accident, j’ai voulu reprendre, mais c’était impossible. Mon professeur Noboru Toyomasu – un spécialiste de Bach – m’a encouragé à ne pas abandonner la musique et à essayer la direction d’orchestre. Toyomasu avait un lien de parenté avec le grand pédagogue Hideo Saito. J’ai appris à lire des partitions d’orchestre et je crois que j’étais bon.

– Quels souvenirs gardez-vous de vos études?

– L’école de musique Toho de Tokyo venait de s’ouvrir. J’étais le premier étudiant en direction d’orchestre, et donc le seul dans ma volée. J’avais des cours tous les jours, puis les samedis et dimanches, je pouvais diriger l’orchestre des étudiants. J’étais jeune, j’avais 16 ans, je n’avais pas peur.

Comment avez-vous approché des maîtres comme Karajan et Bern­stein?

– Mon rêve, à vrai dire, était d’étudier avec Charles Munch. Quand j’ai obtenu mon 1er Prix au Concours de Besançon, en 1959, Munch faisait partie du jury. Il était directeur musical de l’Orchestre symphonique de Boston et m’a invité à me rendre l’été suivant à Tanglewood, où il enseignait, pour y passer le concours Koussevitzky. A la fin de l’été 1960, j’ai décroché ce prix. La veuve de Koussevitzky m’a dit que j’avais deux possibilités: soit me rendre au New York Philharmonic pour devenir l’assistant de Leonard Bernstein, soit à l’Orchestre de Cleveland pour être auprès de George Szell. Comme je ne connaissais pas Cleveland mais que j’avais entendu parler de New York, j’ai dit: «New York»!

– Et Karajan?

– Je me suis retrouvé à auditionner pour Karajan à Berlin, et j’ai pris quelques cours avec lui. Ce n’est que deux mois plus tard que j’ai auditionné pour Bernstein, à Berlin aussi. Si bien qu’en décembre 1960, je me suis retrouvé avec deux propositions: être l’assistant de Karajan et celui de Bernstein.

– Etaient-ils différents?

– Oui, très différents! Leonard Bernstein ne s’est jamais comporté en professeur. Mais Maestro Karajan était très clair. Je me souviens avoir travaillé avec lui Sibelius, Richard Strauss, Le Chant de la Terre de Mahler et l’Ouverture Leonore No 3 de Beethoven. Fantastique!

– Vous dirigez à mains nues, sans baguette. Pourquoi donc?

– C’est un pur hasard. Il y a vingt ans, je dirigeais l’Orchestre philharmonique de Vienne dans Le Sacre du Printemps. Les répétitions s’étaient bien déroulées, à Vienne, et voilà que le jour du concert, après avoir fait une sieste, je suis arrivé en oubliant ma baguette. Un libraire a voulu me prêter différentes sortes de baguettes, mais comme celles-ci ne m’allaient pas, j’ai fait le concert sans baguette. Et ça s’est très bien passé!

– Vous vous sentez plus libre sans baguette?

– Oui, parce qu’il n’y a pas besoin de tenir quelque chose dans ses mains. Maestro Charles Munch disait toujours: «Souple», «souple»!

Seiji Ozawa et l’académie internationale de Suisse. Concert samedi 28 juin à 20h, Victoria Hall de Genève. Rens. www.ozawa-academy.ch Tél. 0800 418 418.

Publicité