Ce sont des hommes. Ils sont seize, plus ou moins jeunes, plus ou moins beaux. La plupart semblent d’une absolue banalité. Presque tous ont le regard direct, comme prêts à engager la conversation. Ce sont d’anciens prisonniers de Guantanamo. Leurs portraits s’alignent sur les murs de l’église des Dominicains, à Perpignan, dans le cadre du festival Visa pour l’image. Ils ont été photographiés par les Suisses Mathias Braschler et Monika Fischer. Sur un fond immuablement gris, ils posent en débardeur, gilet décontracté, chemise occidentale ou pakistanaise. Des hommes, des humains. Loin de l’image des détenus à la tête baissée, encagoulés et affublés d’une combinaison orange.

«Nous avons voulu rendre leur humanité à ces gens, montrer les individus derrière l’étiquette «prisonniers de Guantanamo», souligne Monika Fischer. «J’étais à New York le 11 septembre 2001, j’ai vécu les attentats et j’ai vu ensuite ce pays changer, devenir parfois hystérique, complète Mathias Braschler. Guantanamo est quelque chose qui m’a toujours dérangé, une zone de non-droit. En effectuant ce travail, nous souhaitions aussi répondre à nos propres interrogations.»

Le couple d’Alémaniques, qui réside entre New York et Zurich, rencontre d’abord Clive Stafford Smith, l’un des avocats des détenus. Il leur donne quelques contacts. Moazzam Begg, un Anglo-Pakistanais déjà médiatisé, accepte le premier d’être photographié. Cela en convaincra quelques autres. «C’est un chemin long et compliqué; ces hommes ont perdu toute confiance en leur prochain, note Mathias Braschler. Ils ont été torturés, en gardent des séquelles très lourdes et redoutent de remuer cela. Certains sont brisés. D’autres veulent préserver leur anonymat, craignent de perdre leur travail ou de nuire à leur famille.» Ali Sher Hamiddullah, ainsi, l’Ouzbek réfugié à Genève, n’apparaît que de profil et dans une très faible lumière. «Il nous a dit que seuls deux fidèles de sa mosquée et le CICR connaissaient son histoire à Genève.»

De fil en aiguille et d’une connaissance à l’autre, le couple convainc seize personnes, qu’il photographie en Australie, au Tchad, en Afghanistan, en Angleterre ou en Albanie. «Chaque fois que nous rentrions de voyage, nous étions malades, confie Monika Fischer. Leurs récits sont terribles à écouter.» Des témoignages que le duo a filmés mais dont rien ne filtre à Perpignan. Sous chaque portrait réalisé avec un appareil argentique grand format, le nom de l’ancien captif, son matricule, ses dates d’arrestation et de libération. Une sobriété pensée par les organisateurs du festival plus que par les auteurs, mais qui conserve une pleine humanité à ces hommes.

On ne sait pas dans quelles conditions ils se sont retrouvés sur la base cubaine, ni s’ils ont été jugés coupables de quelque chose. Seuls restent un visage, un nom, une nationalité et des années passées en prison. Le plus jeune des modèles avait 14 ans lors de son internement. «Ce qui est terrible, c’est que cette situation contraire aux droits humains perdure, à Guantanamo et ailleurs, dans des lieux secrets. On torture des gens», dénonce Monika Fischer, son bébé dans les bras. Il y a encore 171 individus qui se trouvent enfermés dans la base cubaine, dont douze depuis l’ouverture de la geôle il y a dix ans. Près de 800 y sont passés.

Barack Obama avait promis la fermeture du site, on sait désormais que le sujet n’est plus d’actualité. Est-ce cette désillusion qui a rendu les rédactions frileuses? Vanity Fair Etats-Unis, qui s’était enthousiasmé pour le projet début 2010 et a largement contribué à son financement, a renoncé à le publier en 2011 autrement que dans une version web allégée. Idem avec L’Illustré, en Suisse, ou encore El Pais en Espagne. Monika Fischer et Mathias Braschler peinent à diffuser ce travail de plus d’une année.

«C’est un sujet très politique, qui vient rappeler les failles américaines et peut-être le laisser-faire européen; personne n’est à l’aise avec ça», estime Mathias Braschler. Plusieurs des hommes de la série présentent des séquelles physiques de torture. Omar Deghayes a perdu un œil, Sami al-Laithi porte une minerve et se déplace en chaise roulante.

Remettre de l’individualité dans la masse est une démarche chère aux photographes. Avant Guantanamo, le duo a publié un livre sur la Chine. «C’était avant les Jeux olympiques de 2008; tout le monde évoquait les Chinois comme une masse grise et compacte. Nous avons souhaité montrer la diversité», indique Monika Fischer, ex-metteuse en scène qui officie à la mise en scène des images. Plus de 30 000 kilomètres et des dizaines de rencontres plus tard, une galerie de portraits d’enfants, de vieux, d’ouvriers, de paysans, de fonctionnaires ou de prostituées. Le dernier ouvrage? Des portraits, encore, de terriens affectés par le changement climatique. Le prochain? Des Suisses, dans leur hétérogénéité.

Visa pour l’image, jusqu’au 16 septembre, Perpignan. Rens. www.visapourlimage.com

«Nous avons voulu rendre leur humanité à ces gens»