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Les divines lumières de Fra Angelico

Comment un moine dominicain est devenu l’un des peintres majeurs de la Renaissance. Chez Fra Angelico, les rouges sont lumière et les jaunes dorés. A la qualité irréprochable, presque magique, des reproductions, tout et détails, s’allie intimement le texte de Timothy Verdon. Celui-ci analyse l’œuvre du «peintre qui s’est fait moine» sous l’angle du sentiment religieux qui l’a inspirée, et qui en détermine jusqu’au style. En effet, la vocation religieuse a nourri la peinture de cet homme considéré, de son temps déjà, «comme un autre Apelle», et comme un saint.

L’intérêt de l’ouvrage tient à ce choix de ne pas séparer les deux dimensions de l’œuvre, au sens large, de frère Giovanni, surnommé Beato Angelico: l’analyse artistique et l’approche théologique. Car la dévotion du peintre dominicain n’est pas seule en jeu, l’analyse des peintures met en évidence une authentique finesse d’exégèse, qui doit à la lecture des Ecritures, de saint Augustin et de Thomas d’Aquin. D’ailleurs, relève l’auteur, sur les 135 peintures données par Fra Angelico, 59 contiennent des éléments de texte, ou des livres.

Simple et chaste, empli d’humanisme, selon Vasari, le peintre né au nord de Florence à la fin du XIVe siècle illustre l’esprit de la première Renaissance. D’emblée, l’étude de La Transfiguration, très belle peinture du musée de San Marco dans laquelle Jésus tout en blanc ouvre les bras, dans une préfiguration de la Crucifixion, livre un témoignage de l’attention du peintre au moindre détail, de style et de composition, susceptible de restituer la vérité des Evangiles.

Timothy Verdon aborde ensuite, en se référant toujours étroitement aux œuvres, la fascination de Fra Angelico pour la lumière, moins physique que spirituelle. L’artiste la restitue entre autres par l’usage «anachronique» de fonds dorés, l’insistance, destinée à impressionner, et qui impressionne en effet, sur le sang vermillon, qui coule, tache et bouillonne abondamment. A travers la gamme des émotions dans le rendu desquelles le peintre est passé maître – et il nous convainc sans peine de la nature resplendissante, incandescente, de cette peinture dont la grâce émeut. (Laurence Chauvy)

 Timothy Verdon (traduit de l’italien par Anne Guglielmetti), « Fra Angelico », Editions de l’Imprimerie nationale, 382 p.

«Buffon / Picasso»

«Per Dora Maar, ton rebufond!» C’est ainsi que Picasso dédicace, le 17 janvier 1943, un florilège de l’Histoire naturelle de Buffon édité par Martin Fabiani, successeur de Vollard, avec 31 aquatintes au sucre, fabuleux bestiaire, du cheval à la langouste, du taureau (bien sûr) au dindon. Mais les amants se disputent, Picasso reprend le volume et, le 24 janvier, en un après-midi, dessine dans les pages à la plume et au lavis d’encre. Têtes animales et humaines dialoguent, quelques squelettes s’en mêlent. Voici le fac-similé de cet exemplaire unique. (Elisabeth Chardon)

 «Buffon/Picasso». Exemplaire de Dora Maar, coll. Beaux livres, Seuil/BnF, 224 p.


«La symétrie du saule», «Alain Huck, les salons noirs»

Trente ans de peinture, de dessin, d’installations, trente années explorées selon divers cheminements, d’une manière presque archéologique plutôt qu’historique. Ces excursions sont guidées par David Lemaire dans l’œuvre de l’artiste vaudois Alain Huck. Elles dévoilent sa richesse, sa densité, entre noirceurs et clartés, sa capacité à faire monde de l’intime et à rendre (plus) intime le monde. De son côté, Julie Enckel Julliard publie cet automne un ouvrage sur Les Salons noirs, de grands dessins au fusain réalisés depuis 2006, noirs mais aussi troublés, comme autant de visions opacifiées. (E. C.)

David Lemaire, Alain Huck, «La Symétrie du saule», Mamco, 344 p.

Julie Enckell Julliard, «Alain Huck, les salons noirs», Scheidegger & Spiess, 112 p.

 «Miró, Le crépuscule rose caresse le sexe des femmes et des oiseaux»

Pendant la guerre, Joan Miró peint des Constellations pour éclairer la nuit dans laquelle il est plongé, avec le monde entier. En 1959, André Breton écrit des textes pour ces images étoilées. L’ouvrage de Georges Raillard, proche du peintre, met en scène et analyse cette rencontre poétique. Son sous-titre, Le crépuscule rose caresse le sexe des femmes et des oiseaux, reprend celui donné par Miró à une «constellation » foisonnante le 14 août 1941. (E. C.)

 Georges Raillard, « Miró, Le crépuscule rose caresse le sexe des femmes et des oiseaux », André Dimanche Editeur, 200 p.

 
«Body of Art»

Ouvrez ce gros ouvrage au hasard. Lucian Freud vole la nudité d’un corps obèse endormi sur un canapé, Vanessa Beecroft habille une vingtaine de jeunes femmes de coupes peroxydées, et de talons aiguilles, christ et larrons souffrent en croix, des saintes tombent en extase, il manque une oreille, des doigts, c’est imberbe, velu, lisse, fripé. Des belles dénudées par Titien ou Goya aux suppliciés du même Goya ou de Beckmann, voilà un livre habité. Le corps ne s’absente que dans les dernières pages, avec des œuvres où il n’est que trace, fantôme. (E. C.)

Collectif, «Body of Art», Phaïdon, 440 p.

 «Cartes, explorer le monde»

De la préhistoire à l’ère numérique, une histoire de la cartographie qui nous emmène dans un incroyable voyage où l’on oublie toute chronologie pour simplement s’émerveiller de tant de façons de voir et de représenter le monde. L’ouvrage donne une large place aux visions d’artistes, de Lascaux à Ai Weiwei en passant par Robert Louis Stevenson et Alighiero Boetti. (E. C.)

Collectif, «Cartes, explorer le monde», Phaidon, 352 p.

«Ellsworth Kelly, catalogue raisonné»

Ecrit en étroite collaboration avec cette immense figure de l’art abstrait, ce catalogue raisonné en six volumes documente chaque œuvre. Ce premier volume – les prochains sortiront dans les années à venir –, va jusqu’au retour de Kelly aux Etats-Unis en 1954, après un long séjour en France. Il a reçu le nouveau Prix Pierre Daix lancé par François Pinault pour récompenser, chaque année, un ouvrage d’histoire de l’art moderne et contemporain. Et en attendant les six volumes, on pourra très bien patienter avec Ellsworth Kelly, autre monographie, nettement moins perfectionniste même si elle se dit définitive, aussi réalisée avec Kelly, menée par Tricia Paik. (E. C.)

 Yve-Alain Bois, «Ellsworth Kelly, Catalogue Raisonné , Paintings, Reliefs and Sculptures, 1940 – 1953, Vol. 1», Editions Cahiers d’Art

Tricia Y Paik, «Ellsworth Kelly», Phaidon, 368 p.

Une rencontre bibliophile avec Marcel Duchamp

En 1959, Robert Lebel publiait le premier ouvrage consacré à l’artiste de l’urinoir. Le Musée d’art moderne et contemporain de Genève ressort le fac-similé de ce document fondamental.

L’influence de Marcel Duchamp sur l’histoire de l’art est encore difficile à mesurer en ce début de XXIe siècle, tant, depuis le Nu descendant un escalier de 1912, elle comporte d’éléments. Pourtant, c’est en 1959 seulement que Robert Lebel, essayiste, historien de l’art, esprit indépendant surtout et compagnon d’exil des surréalistes, et de Duchamp, à New York pendant la guerre, publie le premier ouvrage fondamental sur son parcours et son œuvre. Marcel Duchamp a 72 ans et il va accompagner ce travail, en signer la mise en page et la jaquette. C’est donc un ouvrage autorisé.

Réédité il y a presque vingt ans par le Centre Pompidou et l’éditeur milanais Mazzotta, il revit une nouvelle fois aujourd’hui en fac-similé de l’édition originale grâce au Mamco, en même temps qu’un autre ouvrage de Robert Lebel.

C’est un objet de bibliophile, élégant, historique, et prix modique (35 CHF/35 euros). C’est surtout un livre passionnant parce qu’il nous place dans un juste équilibre entre savoir et émotion. Dans ses pages, nous ne rencontrons pas une théorie sur Duchamp. Nous n’en manquons guère depuis des décennies. Nous rencontrons Duchamp, autant que faire se peut, c’est-à-dire que nous rentrons dans la fabrique d’une pensée, qu’un réseau d’intelligences s’incarne. L’éloignement de la peinture, Fontaine, le Grand Verre, La Mariée…, tout se déploie là, éclairé par Robert Lebel, par André Breton aussi, dont Lebel estime qu’il a quasiment inventé le «mythe Duchamp».

Une citation, presque au hasard, pour le plaisir, à propos de sa passion des échecs: «Précisons néanmoins, que, pour lui, le jeu d’échecs n’est pas sans remplir une fonction plastique. Chaque mouvement des pions sur l’échiquier dessine une nouvelle forme, ce qui réalise son besoin d’un contour perpétuellement dérangé. Comment, d’ailleurs, n’éprouverait-il pas une vive satisfaction à sculpter ou à peindre des œuvres aussitôt effacées et dont il est certain qu’aucune d’elles jamais ne pourra se vendre?»

A noter que le musée genevois a lancé un chantier éditorial Robert Lebel, publiant également le fac-similé d’un ouvrage réalisé avec la sculptrice franco-suisse Isabelle Waldberg (Masque à lame, 1943) et souhaitant rééditer ses œuvres complètes. (E. C.)

Robert Lebel, « Sur Marcel Duchamp », Mamco, 192 p. 

«Hans Erni»

Un joli survol d’une carrière exceptionnelle, et pas seulement dans sa longueur. De 1920 aux dessins de 2015, il permet de ne pas résumer Erni aux courbes harmonieuses et dynamiques des toiles et des affiches si connues. L’ouvrage, de belle facture, a été commencé avec l’artiste, avant son décès le 21 mars dernier. (E. C.)

Jean-Charles Giroud, «Hans Erni», Patrick Cramer Editeur, 328 p.

«Dialogues avec Giacometti»

Entre Giacometti et Yanaihara Isaku, la confiance a été instantanée. D’où la liberté de ton de ces entretiens, si bien remémorés et récrits (à la fin des années 1960) par le jeune professeur de philosophie. Après un premier recueil qui évoquait les séances de pose auxquelles s’est prêté l’auteur, ce deuxième petit volume, sous sa couverture noire dont émergent le visage et les «grandes mains» du sculpteur, ajoute une pierre au jardin de l’insatisfaction chronique exprimée par l’artiste. (L. C.)

« Dialogues avec Giacometti », Yanaihara Isaku (traduit du japonais par Véronique Perrin), Allia, 105 p.

«Turquerie. Une fantaisie européenne du XVIIIe siècle»

Avant que l’Europe s’entiche des japonaiseries et des chinoiseries, une fascination plus ancienne l’a conduite à «jouer au Turc». Haydn Williams esquisse une cartographie de cette maladie aussi durable que virulente – une jolie maladie, qui a engendré des œuvres signées Oudry, Guardi, Liotard, Ingres, Delacroix, ainsi que des kiosques, costumes, tapisseries et porcelaines, sans oublier la musique (Mozart) et la littérature (Voltaire, Montesquieu). Rivalisant de fantaisie, les artistes se sont également permis de critiquer l’ordre établi… (L. C.)

 « Turquerie. Une fantaisie européenne du XVIIIe siècle », Haydn Williams (traduit de l’anglais par Patrick Hersant), Gallimard, 240 p.

«Tigres de papier»

D’un certain point de vue, la peinture coréenne est plus exotique, à nos yeux occidentaux, que les arts chinois et japonais. Mais d’un autre point de vue, sa «modernité» nous est plus proche et nous parle davantage. L’ouvrage qui recense cinq siècles de cette peinture témoigne du caractère stylisé et en même temps réaliste, coloré et fantaisiste et en même temps lettré, de l’art au Pays du Matin calme – entre tigre et dragon. (L. C.)

 « Tigres de papier. Cinq siècles de peinture coréenne », sous la direction de Pierre Cambon, Snoeck/Musée Guimet, 280 p.


«Des femmes peintres»

La question que pose l’auteur n’est pas «pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes femmes artistes?», mais «pourquoi y en a-t-il eu si peu?» Sa réponse est à la fois circonstanciée et originale. Il y est question de la «paternité» des œuvres, d’affirmations féministes avant la lettre, de la fonction, moins de soumission que de défense, du mot «virgo» associé à la signature – et de ces merveilleuses artistes, Sofonisba Anguissola, Marietta Robusti, Artemisia Gentileschi, Angelica Kauffmann… (L. C.)

Martine Lacas, « Des femmes peintres. Du XVe à l’aube du XIXe siècle », Seuil, 216 p.

«Les Ombres éblouissantes»

Pour essayer de comprendre ce grand mystère astrophysique qu’est l’énergie noire, il faut s’immerger dans Les Ombres éblouissantes de Martial Leiter. Cette puissante monographie s’impose avec la solennité ténébreuse de la face nord de l’Eiger qui s’affiche en couverture. Venu du dessin technique, l’artiste vaudois a précisé la noirceur de ses dessins politiques à travers des réseaux serrés de lignes fines. Le peintre s’est affranchi de ces droites pour s’immerger dans l’encre la plus sombre, le fusain le plus charbonneux, la mine de plomb la plus lourde, seuls aptes à exprimer l’âme des corbeaux, des épouvantails, des parois rocheuses, des mouches… (Antoine Duplan)

Martial Leiter, «Les Ombres éblouissantes», Les Cahiers dessinés, 316 p.