Pour le millennial lambda (francophone tout du moins), regarder Selena, dernière production Netflix en date, est une étrange expérience. Qui s’apparente à visiter l’exposition rétrospective d’un artiste dont il n’aurait jamais entendu parler. Il y entre avec curiosité et, ma foi, un peu d’embarras – comme si l’entièreté du musée le regardait de biais, l’air de dire: «Quoi, vous ne connaissiez pas?»

Non, et pourtant: Selena Quintanilla, star de la série, l’était dans la vraie vie. De celles qui remplissaient les stades, enchaînaient les disques d’or et les places sur le podium des charts. Cette Texane, née de parents américano-mexicains aux revenus modestes, faisait sensation outre-Atlantique au début des nineties. Crinière noire, lèvres carmin et vestes cloutées, on la surnommait la Madonna du tejano, ce genre né d’hybridations nationales, mêlant refrains sucrés et rythmes chaloupés, mariachis et polka, accordéon et guitare.

Une ascension aux airs de rêve américain, brisé en 1995 par le geste incompréhensible d’une admiratrice, Yolanda Saldivar. Présidente du fan-club de la chanteuse, puis accusée de détournement de fonds, Yolanda Saldivar assassinera son idole d’une balle dans le dos en 1995. Selena n’avait que 23 ans.

Drame populaire

Un quart de siècle plus tard, le monde n’a pas oublié l’artiste devenue légende. Son nom s’invite encore sur les lèvres des quadragénaires mais aussi d’artistes comme Cardi B, qui lui rendait hommage dans un clip l’an dernier, ou Beyoncé, fan avérée. Elle a inspiré au musée Madame Tussauds Hollywood une statue de cire et à la marque de cosmétiques MAC une collection en février dernier.

Success-story et drame populaire – en douze heures, près de 50 000 personnes défileront devant le cercueil de Selena –, pas étonnant que Netflix s’empare de l’histoire. Il n’est pas le premier. En 1997 déjà, un film biographique et musical célébrait la chanteuse, incarnée par une Jennifer Lopez à l’aube de sa carrière.

Cette fois, c’est sur 18 épisodes (scindés en deux volets, la seconde salve vraisemblablement prévue pour l’an prochain) qu’est ravivée la flamme Selena. Réalisée par l’Américano-Mexicain Moises Zamora, avec le père et la sœur Quintanilla à la production, la série retrace le destin de cette adolescente anonyme devenue reine du tex-mex.

Bottes à paillettes

Qui commence, comme tant d’autres, par la détection hasardeuse d’un talent. Ce jour où Abraham, le père de Selena (Ricardo Chavira, Carlos de Desperate Housewives), entend sa cadette de 8 ans pousser la chansonnette dans leur bicoque texane. Elle a quelque chose, ce grain dans la voix: Abraham met immédiatement sur pied un groupe, avec la sœur Suzette à la batterie et A.B., l’aîné, à la basse.

Commence une longue phase de rodage, du garage au restaurant familial. Les difficultés financières contraignent au bricolage (les boîtes de conserve font de convaincants abats-jour) et l’affaire peine à décoller. Jusqu’à ce qu’il vienne à Abraham, devenu manager autoproclamé, une épiphanie: pour séduire le public local, il faut chanter en espagnol. Selena, Américaine jusqu’à l’os, ne baragouine pas trois mots; peu importe, elle apprendra.

Avance rapide en 1986 lorsque les bottes à paillettes de Selena y los Dinos, c’est leur nom, foulent leurs premières scènes. Et déjà on sait que la machine va s’emballer, qu’à la galère succédera la célébrité… La série raconte cette longue route, tracée dans un bus mal isolé, jusqu’à la signature avec un label bien décidé à faire de Selena la nouvelle Whitney Houston. Coupée des jeunes de son âge, l’adolescente connaît ses propres tiraillements, en particulier entre son amour de la pop anglophone et les attentes du public cible.

Tableau familial

Des dilemmes vite balayés. Selena, incarnée par la charmante Christian Serratos (Twilight, The Walking Dead), affiche un sourire quasi constant, ses coupes de cheveux fluctuant plus que ses humeurs. Là où l’on imagine les sacrifices consentis, la peur de se perdre en chemin, la série s’attache à dépeindre une jeune femme étrangement lisse et obéissante. Selena l’était peut-être – ou est-ce l’image que sa famille souhaite montrer? «Ce n’est pas un documentaire. C’est saupoudré d’un peu de paillettes», déclarait la sœur au New York Times.

Dommage. Loin du portrait d’une mystérieuse icône, on nous sert un tableau familial où le travail paie et les tensions ne durent jamais – même lorsque les membres du groupe doivent s’effacer pour laisser leur sœur briller. Selena qui ne brille finalement pas tant que ça, reléguée à un personnage parmi d’autres. Le moteur de la série s’appelle Abraham, père nostalgique de sa propre carrière musicale mué en chef d’orchestre et bourreau de travail.

C’est donc un gentil fantôme, un peu transparent, qu’on regarde évoluer dans Selena. Certainement frustrant pour les fans, l’exercice permet au moins de présenter au jeune public l’une des premières artistes latines à s’imposer dans l’industrie musicale mainstream. Le neuvième épisode voit Yolanda Saldivar entrer en scène: on imagine que la suite mènera à l’issue fatale. Selena Quintanilla a perdu la vie alors qu’elle enregistrait l’album anglophone dont elle rêvait. Publié à titre posthume, Dreaming of You se vendra à 5 millions d’exemplaires.


«Selena», série en neuf épisodes de 40 min, disponible sur Netflix.