Une bonne partie de l’humanité pense que le centre du monde correspond à son nombril et le rappelle par le truchement de son smartphone. Ces vaniteux l’ont saumâtre: la pratique du selfie a été prohibée sur le tapis rouge. Le responsable de l’ukase, Thierry Frémaux, délégué général du festival, rappelle qu’«on vient à Cannes pour voir, non pour être vu». A défaut d’installer autour du Palais les brouilleurs d’onde dont il rêve mais que la loi proscrit, il a juste promulgué l’expulsion des invités dont l’ego les démange de façon incoercible.

Vérifier qu'on existe

Le pire ennemi du 7e art, ce n’est pas les plateformes de diffusion, les séries télé ou les jeux vidéo, c’est le téléphone portable, ce doudou que l’Homo modernis technologicus consulte à chaque minute pour savoir s’il pleut ou juste s’il existe. Stimulé en permanence, vivant dans la trépidation et la fragmentation du temps, il a perdu la faculté de se concentrer. Bien sûr, l’usage du téléphone est totalement interdit dans les salles, mais nombre de spectateurs le gardent à la main, le guignent au fond d’un sac pour ne pas rater un SMS important («T ou?»). Au moment précis où le film se termine, ils rallument leur prothèse. La salle obscure s’illumine comme une galaxie et, oublieux déjà du grand écran, ils s’en vont, absorbés par le tout petit qui donne l’impression d’être important.