Pourquoi les Eurasiens ont-ils conquis les autres continents et pas le contraire? L'essai de Jared Diamond représente une passionnante tentative de répondre à cette question qui lui a été posée de manière plus spécifique par Yali, un chef politique local, en Nouvelle-Guinée. Le physiologiste américain, ornithologue par passion, y étudiait les oiseaux en 1972. Son interlocuteur se demandait pourquoi les indigènes n'avaient rien à opposer au «culte du cargo» chargé de biens de consommation occidentaux, grand mythe lié à la colonisation. Vingt-cinq ans plus tard, en 1997, paraît De l'Inégalité parmi les sociétés (Guns, Germs and Steel: en anglais, le titre est moins rousseauiste), sous-titré Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire. Il est traduit en même temps qu'un ouvrage paru en 1992, Le Troisième Chimpanzé. Essai sur l'évolution et l'avenir de l'animal humain (The Third Chimpanzee. The Evolution and Future of the Human Animal), avec lequel il forme une sorte de «traité de l'Homme».

Professeur de physiologie à la faculté de médecine de l'Université de Californie, Diamond convoque de nombreuses disciplines pour brosser un tableau sommaire mais vertigineux de 13 000 ans d'histoire de l'humanité dans ses rapports avec son environnement: archéologie, histoire, linguistique et anthropologie mais aussi génétique et biologie. Systématiquement, l'auteur expose les causes prochaines et lointaines de cette suprématie évidente, en étudiant l'émergence de la production alimentaire et de la domestication des animaux sur les cinq continents, puis en montrant comment les surplus ainsi dégagés ont permis le développement des techniques, de l'écriture et de l'organisation politique.

Pour le profane, la lecture de cette somme demande un effort d'attention mais elle n'offre pas de difficulté majeure parce qu'en bon pédagogue, Diamond avance pas à pas, sans craindre de se répéter; et qu'il accroche habilement ses démonstrations à des exemples, voire à des anecdotes personnelles, telle la rencontre avec Yali, au risque qu'il évoque «d'horrifier les spécialistes» par ses raccourcis hardis. Sa position de départ est claire: pour lui, un chasseur-cueilleur de Nouvelle-Guinée est en règle générale plus malin, plus éveillé, plus expressif qu'un Occidental car il lui faut une intelligence supérieure pour survivre dans son environnement. L'hypothèse raciste de la supériorité des Eurasiens est écartée d'emblée: l'inégalité est liée aux différences de milieu et non à de supposées différences génétiques.

Réfutant l'idée d'un «progrès» vers le bonheur humain, Diamond refuse de postuler la meilleure «qualité» d'un type de société sur un autre mais tente de «comprendre ce qui s'est passé dans l'histoire». Après un bref exposé de la préhistoire de l'homme, il parcourt les treize millénaires écoulés depuis la fin de l'ère glaciaire, continent par continent. Les collisions entre populations occupent une grande place dans sa réflexion, la plus emblématique étant la rencontre entre l'empereur inca Atahualpa et son immense armée et le conquistador Pizarro avec sa poignée de soldats. Elle symbolise ce que laisse entendre le titre anglais: des fusils, des germes et de l'acier. La combinaison sera fatale aux indigènes de toutes les terres colonisées: les armes et la technologie plus développées des envahisseurs, alliées aux maladies qui ont décimé des populations non immunisées, auront raison des résistances les plus farouches.

Ces avantages matériels sont la cause première du succès des Occidentaux. Ils laissent intacte la question de Yali: comment ont-ils acquis cette supériorité matérielle? Pour Diamond, elle est clairement liée au milieu. Il montre systématiquement en quoi l'immense continent eurasien présente des conditions matérielles favorables. Premier avantage: l'Eurasie dispose d'un plus grand nombre de plantes et d'animaux propres à la domestication, si bien que ses habitants ont pu passer rapidement au stade de la production alimentaire. L'élevage et l'agriculture permettent de dégager du surplus et d'entretenir une classe d'artisans et de bureaucrates. Les techniques s'améliorent, l'organisation politique et sociale devient plus complexe, l'écriture apparaît. Autre élément favorable: l'orientation est-ouest du continent a favorisé la diffusion des nouvelles techniques et des savoirs puisque les différentes régions, placées sur la même latitude, jouissaient d'un climat comparable et qu'elles n'étaient séparées par aucun obstacle écologique majeur (désert, montagnes, etc.) alors que l'Afrique et les Amériques ont un axe nord-sud et présentent des barrières géographiques qui ralentissent les échanges. En plus, la population américaine est beaucoup moins ancienne alors que le temps est une dimension essentielle de l'évolution matérielle, de même qu'il vaut statistiquement mieux être nombreux dans une société pour que surgissent des esprits inventifs dans un environnement favorable à leurs innovations.

Dans la démonstration de Diamond, tout s'enchaîne avec une parfaite logique. Même si on a parfois le sentiment que le savant infléchit la démonstration en faveur de sa thèse et écarte un peu facilement les objections qu'il prévoit, il est vraiment excitant de le suivre dans son parcours à travers le temps et l'espace. Son rêve est de faire de l'histoire humaine une science historique, au même titre que «la biologie de l'évolution, la géologie et la climatologie». Et son projet est largement politique: en finir avec les présupposés racistes sur la supériorité d'une «race», d'un mode de vie par rapport à un autre. La morale de cet essai sans morale étant que les hommes ont généralement donné la réponse la plus adéquate aux questions que leur posait le milieu, en vertu des données de la géographie.