Cinéma

Selon «Risk», Julian Assange n’est pas un ange

Trois ans après «Citizenfour», consacré à Edward Snowden, la documentariste Laura Poitras s’intéresse à un autre lanceur d’alerte sur Internet: Julian Assange, fondateur de Wikileaks. Une figure autrement ambiguë

Photographe et journaliste, Laura Poitras est la bête noire des Etats-Unis. Son premier film, My Country, My Country, consacré à l’occupation américaine en Irak, lui vaut d’être placée sur la liste de surveillance du département de la Sécurité intérieure. Le second, The Oath, qui traite de Guantanamo, n’arrange pas ses rapports avec les autorités, ni ne calme sa pugnacité. Le troisième, Citizenfour (2014), lui vaut l’oscar du meilleur documentaire et une réputation mondiale. 

En janvier 2013, alors qu’elle travaille sur les programmes d’écoute mis en place après le 11-Septembre, la réalisatrice reçoit un mail de Citizenfour – c’est le nom de code d’Edward Snowden. Elle est présente quand, dans une chambre d’hôtel à Hongkong, le jeune analyste de la NSA révèle les programmes de surveillance illégale mis au point par les agences américaines. Ce film fascinant montre en direct le moment où éclate une méga-bombe aux répercussions mondiales: la vie privée a été abolie et on l’ignorait. En 2016, dans Snowden, Oliver Stone traduit en fiction cet événement historique – avec Joseph Gordon-Levitt dans le rôle-titre et Melissa Leo dans celui de Poitras.

Figure ambiguë

Avec Risk, Laura Poitras propose aujourd’hui le portrait d’un autre lanceur d’alerte, Julian Assange, l’informaticien australien qui, en 2006, a créé WikiLeaks, cette organisation qui a pour but la diffusion de données d’intérêt publique sous couvert d’anonymat. En 2010, l’activiste reçoit plus de 700 000 documents militaires américains. Menacé d’extradition aux Etats-Unis, le cybermilitant a trouvé asile à l’ambassade de l’Equateur, à Londres, depuis juin 2012.

Un film nécessaire et brillant

Respectant les unités d’action, de temps et de lieu (un homme révèle que le monde est sous contrôle pendant huit jours dans une chambre de l’hôtel Mira), Citizenfour est un film palpitant, nécessaire, brillant. Tourné sur plusieurs années, montré à Cannes puis remonté, Risk ressemble moins à un documentaire qu’à un assemblage de documents bruts. Par ailleurs, la nature d’Assange diffère sensiblement de celle de Snowden.

Dans le panthéon des cyberhéros, tous célébrés par le cinéma de fiction, il y a Zuckerberg, le puceau de Facebook qui tisse sa toile comme Spider-Man (The Social Network, de David Fincher), et Steve Jobs, le rédempteur d’Apple cousu d’or comme Iron Man (Jobs, de Joshua Michal Stern, Steve Jobs, de Danny Boyle).

Héros vertueux attaché à la grandeur de son pays, Edward Snowden a quelque chose en lui de Captain America, tandis que Julian Assange est une figure autrement ambiguë: il a l’intelligence hautaine de Sherlock Holmes et du Dr. Strange. Ces deux personnages ont assuré la popularité de l’acteur Benedict Cumberbatch… qui incarnait Assange dans Le Cinquième pouvoir de Bill Condon (2013)!

Buste de Voltaire

Sans doute Julian Assange est-il mû par un idéal démocratique et il a incontestablement contribué à dénoncer des scandales tels les quinze civils abattus par un hélicoptère de l’armée américaine en Irak. Mais les images rapportées par Laura Poitras dévoilent des facettes moins glorieuses du personnage: la volonté de puissance, un art de manipulation digne d’un gourou, le narcissisme (il a un buste de Voltaire sur sa table de travail) et la vanité lorsque, succombant aux sirènes du star-system, il répond aux questions nunuches de Lady Gaga.

Ses collaboratrices font penser à un harem, à commencer par la journaliste Sarah Harrison, sa plus proche conseillère, qui le couve d’un œil amoureux. D’autres lui coupent les cheveux. Accusé de viol par deux Suédoises, Assange a des paroles méprisantes et misogynes pour les plaignantes. Il les traite de lesbiennes et parle de «conspiration féministe radicale» devant son avocate atterrée. Il s’est fâché contre Laura Poitras, notamment à cause de cette scène qu’il aurait voulu couper. La réalisatrice est blessée d’être repoussée par quelqu’un qu’elle admire.

Parmi les collaborateurs et courtisans d’Assange se détache la figure de Jacob Appelbaum, un des principaux hackers du projet Tor, qui permet d’anonymiser les connexions internet. Un sacré pistolet, grande gueule débordant d’énergie qui tient la dragée haute aux dignitaires égyptiens lors d’une conférence. A la suite des accusations de maltraitance sexuelle, le grand binoclard a quitté Tor. En voix off, la réalisatrice reconnaît avoir eu une brève relation avec lui, ce qui n’aide pas à clarifier la situation…

Climat de peur

Julian Assange est paranoïaque et il a de bonnes raisons de l’être. La rue devant l’ambassade équatorienne grouille d’agents secrets. Les Etats-Unis veulent le juger et le condamner – la peine de mort n’est pas exclue, la perpétuité garantie. Les spectres d’une dynamique sectaire et de la violence sexuelle achèvent d’infecter un climat de peur, de pourrissement relationnel dans le huis clos de l’ambassade, placée au cœur de cette toile d’araignée mortelle qu’est Internet.

La situation évoquée par Risk fait penser à Substance mort, de Philip K. Dick, dans lequel un agent des Stups en mission d’infiltration est tellement défoncé qu’il ne sait plus quelle est son identité. Le cinéma de fiction étant friand de personnages liés à la révolution informatique, il a de quoi tirer du film forcément inachevé de Laura Poitras, l’argument d’un thriller politique vertigineusement paranoïaque.


«Risk», de Laura Poitras (Allemagne, Etats-Unis, 2016), 1h26. Sortie le 1er novembre.

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