«Selon Vincent», une histoire de disparitions

Christian Garcin tisse sa toile romanesque et nous emmène en Patagonie à la recherche de l’invisible

Genre: Roman
Qui ? Christian Garcin
Titre: Selon Vincent
Chez qui ? Stock, 312 p.

«Le passé n’existe pas. Le passé est un tissu troué, un puits rempli de spectres et d’apparitions qu’en écrivant on fait réapparaître.» Voilà ce qu’écrit à son neveu, Rosario, Vincent, le héros manquant et presque invisible autour duquel tourne Selon Vincent, le dernier roman de Christian Garcin.

Dans ce récit tapé à la machine et expédié par la poste, Vincent, jusqu’ici considéré comme disparu par ses proches, donne soudain de ses nouvelles. Il revient sur les événements qui, vingt ans auparavant, l’ont amené à tout quitter, à disparaître pour partir s’isoler dans une cabane, en Patagonie, «au milieu de nulle part». Vincent détaille à son neveu la vie pavillonnaire d’un enseignant français désabusé, devenu peu à peu apathique et qui se trouve en proie à des crises qui le paralysent puis décuplent étrangement son appétit sexuel. Il s’éloigne de ses élèves, de sa femme et de ses enfants. Même Lorna, sa merveilleuse maîtresse, ne parvient pas à le sortir du marasme. Peu à peu, l’invisible s’en mêle. Vincent se sent possédé, se rend chez un garagiste bouriate qui est aussi chaman, croise des renards et des serpents, tandis que sous son texte, en bas de page, apparaît soudain le journal d’un soldat de la Grande Armée, Louis Folcher, qui fait le terrible récit de la retraite de Russie… Tout se complique, s’entremêle. La tension monte… Jusqu’au crime? Qui sait? Qu’est-ce qui relie la disparition de Vincent, le carnet de Louis Folcher, le journal d’un scientifique du XIXe, les renards, les serpents et les peuplades de Patagonie? Rosario et son ami Paul tenteront de la résoudre cette énigme aux ramifications multiples, tout en cherchant Vincent à travers la Patagonie.

Christian Garcin, comme il en a le secret, organise sa fiction en multipliant les narrateurs, les formes littéraires (lettre, journal, récit, document), en croisant les époques et les lieux. Avec un art étonnant du contrepoint, le romancier fait résonner le passé avec le présent, la Patagonie avec le lac Baïkal (situé aux antipodes), ce roman-ci avec ses livres précédents. Le début de Selon Vincent est identique à celui de La Piste mongole (Verdier), fait remarquer l’écrivain; tandis qu’on y croise des personnages déjà vus ailleurs. Paul Hu, par exemple, l’ami de Rosario, n’est autre que le traducteur de Chen Wanglin, auteur chinois fictif de Des femmes disparaissent (Verdier), un autre roman de Christian Garcin qui sort ces jours en poche (Points).

Christian Garcin a le goût des constructions narratives à la Borges, des labyrinthes où tout se répond, parfois jusqu’au vertige – un délicieux vertige littéraire –, mais c’est aussi un auteur plein d’humour. Ainsi peut-on lire, dans Selon Vincent, le détail de la triste fin d’un poisson rouge nommé Mao Zedong, enterré sous les pétunias le jour même où son maître fait frire du poisson. Christian Garcin était au Livre sur les quais à Morges: «Ce qui m’anime, dit-il, c’est la curiosité, la découverte – dans le voyage, ou dans l’écriture: lorsque j’écris, je découvre quelque chose qui est à la fois inconnu et intime, qui se révèle au moment où je l’écris.»

Samedi Culturel: Dans «Selon Vincent», comme souvent dans vos romans, vos personnages sont écrivains, diaristes, traducteurs… Sont-ils vos avatars?

Christian Garcin: Peut-être, encore qu’ils restent des entités abstraites, fabriquées, même s’ils s’inspirent d’une personne réelle ou d’un fait divers. Mais sans doute ont-ils toujours forcément quelque chose à voir avec l’auteur. Il faut d’ailleurs toujours avoir une forme d’empathie pour un personnage, même s’il est détestable. C’est comme dans la mécanique de l’écriture: il faut qu’il y ait une sorte d’allégresse, même si on écrit des choses terribles. Sans cette allégresse, sans ce mouvement, cet élan, on n’écrit pas.

Au cœur de vos livres, il y a souvent une disparition. Dans le dernier, Vincent disparaît, dans «Des femmes disparaissent», le titre est clair…

Borges disait que nous ne choisissons pas les thèmes, mais que ce sont eux qui nous choisissent. Celui de la disparition – au sens large d’ailleurs, la disparition volontaire ou involontaire des êtres, collective de certaines peuplades – m’appelle de très loin. Et je suis bien forcé de constater que depuis longtemps mes fictions en savent plus long que moi là-dessus. Il arrive assez souvent en effet dans mes livres que des personnages rompent les amarres, décident de changer de vie et fuient. Quand on est écrivain, on appelle cela un thème récurrent; sinon, on parle de névrose obsessionnelle…

Dans «Selon Vincent», la disparition se décline à plusieurs niveaux…

Il y a une disparition individuelle et volontaire, celle de Vincent, une disparition involontaire qui est au centre du récit, mais aussi l’évocation d’une disparition collective, celle des Indiens Yaghans, que l’on croise dans la partie du livre qui se déroule au XIXe siècle. Le souvenir de ces gens, leur absence sur ces terres qu’ils peuplaient depuis des millénaires, a été très vif pour moi. Je n’ai pas pu voir ces régions, cette côte chilienne déchiquetée du sud de la Patagonie, sans penser à ceux qui vivaient et chassaient là.

Dans «Selon Vincent» , comme d’autres de vos romans, on croise des chamans… Pourquoi?

On peut en effet trouver dans mes livres une ouverture vers l’invisible – quoique sans mysticisme, ni culte de l’irrationnel, que je n’entretiens ni l’un ni l’autre. Mais dans la vie, la relation à l’invisible est partout présente, par exemple à travers la puissance du souvenir et la présence des morts qu’il induit, ou dans l’efficacité mystérieuse et avérée de certains guérisseurs, ou encore dans les énigmes de l’astrophysique et de la physique quantique – tous ces domaines qui ne sont pas encore totalement circonscrits par le savoir. Il va sans dire qu’il s’agit là d’un puissant moteur de fiction. L’intervention de personnages comme les chamans qui accèdent – ou croient accéder – à d’autres réalités ouvre la porte à des possibilités romanesques qui ne me laissent pas indifférent. J’aime – en tant qu’écrivain et en tant que lecteur – ce vacillement du réel, sans effet de manches, sans «effets spéciaux», qui donne le sentiment, tout à coup, que quelque chose n’est pas conforme. Ce qui m’intéresse, en tant que romancier, c’est d’arriver à suggérer un vacillement des certitudes.

Vous semblez familier de tous vos personnages, qu’ils soient Chinois, Bouriates, Russes, Français ou Patagoniens

Le monde est un. Peu importent les ethnies et les nationalités. Je n’y vois que des êtres humains. A Punta Arenas, à Vladivostok ou à Marseille, j’ai en face de moi un individu. Et si je traite d’avatars de ces gens-là dans mes romans, c’est pareil. Ce qui m’intéresse, ce sont les passerelles invisibles entre les individus, les lieux, les époques aussi; cette espèce de réseau qui lie les gens entre eux, qui réunit les destins…

Le voyage est au cœurde vos livres…

En voyage, je me sens proche de l’enfance, c’est-à-dire de l’étonnement primordial face aux lieux, aux couleurs, aux lumières, aux sons, aux langues inconnues que j’essaie de déchiffrer ou de m’approprier de manière émerveillée. Et puis, il y a une sorte de réappropriation de chaque instant. En voyage, le temps ralentit. On voyage pour ralentir le temps.

Et vous vous rendez de préférence «in the middle of nowhere», comme le dit un personnage du roman.

Je cherche – c’est paradoxal – une espèce de banalité de l’ailleurs. Je n’aime pas beaucoup les endroits pittoresques. Si je vais au Cambodge, je me rends à Angkor, bien sûr. C’est magnifique. Mais ensuite, j’aime me mêler à la foule, aux gens, au quotidien, vivre une espèce de fantasme de la dilution. La grisaille, la monotonie m’intéressent; réunir le lointain et le commun. Il y a une tension perpétuelle, dont je sens bien qu’elle est constitutive de ma personnalité, entre le goût des grands espaces, des confins, comme l’Extrême-Orient russe ou la Patagonie, et un goût du confinement. Confins et confinements, les deux à la fois. Mes personnages, souvent, se terrent dans des grottes, dans des cabanes.

Dans ce roman , différents personnages, différentes formes littéraires – journal, lettre, récit – prennent la narration en charge. Pourquoi?

Multiplier les focales permet d’aérer le récit et de proposer au lecteur d’intervenir fictivement dans l’histoire. Cela crée des jeux d’échos, de perspectives, de symétries, de résonances, qui m’intéressent. Je conçois souvent le roman comme une chambre d’écho, où s’échangent des histoires, des lieux, des personnages, des époques. Les carnets du soldat napoléonien, dans Selon Vincent, arrivent souterrainement comme le murmure d’une source sous le bruit ambiant du récit.

Comment écrivez-vous?

Vous connaissez le terme d’«invention» au sens de «découverte», comme dans L’Invention du corps de saint Marc, par exemple. C’est un peu ça. Ecrire pour moi est une invention qui est aussi une découverte. Je découvre ce que je suis en train d’écrire. Mais dans le même temps, je construis très consciemment l’ensemble. Cela se rapproche aussi d’un phénomène bouddhiste: c’est le chemin qui importe, pas le but.

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