La ritournelle du saint. Jean-Marie Gustave Le Clézio est entré dans ma salle de bains. Pas lui, pas son mètre 85 d'abbé marin, ses yeux ciel balayé par un vol de goélands, mais sa voix. Mercredi, alors que le rasoir grésille, je l'entends venir à moi. Dans le transistor, un homme dit qu'il est désarmé devant la turbulence de la planète, que son métier est de raconter, pas de décrypter l'effondrement de Lehman Brothers, qu'il ne veut pas parler de lui, qu'il ne sait pas, qu'il est marqué par le passé colonial de sa famille, qu'il y a là une tache. Je lâche le rasoir, bois cette parole, salue intérieurement sa modestie, l'oppose à la surenchère égotiste des temps. Bravo! Cette onctuosité distante, je l'ai reconnue, c'est celle de Le Clézio. L'oracle, qui se trompe presque toujours, l'annonce alors Prix Nobel de littérature.

Jeudi, 13 heures, c'est lui, saint Le Clézio, poète lévitant sur les dunes et les océans, que les éminences du Nobel sacrent. Cette couronne tombe bien. Elle met fin à une querelle qui aurait pu tourner en fâcherie américaine. A l'origine, les sottes déclarations d'Horace Engdahl, secrétaire permanent de l'Académie suédoise, qui affirme, le cuistre, que «l'Europe demeure le centre du monde littéraire et que les écrivains américains sont trop influencés par leur culture de masse». Le Clézio, lui, est Français, mais de l'île Maurice, il rêve en mexicain, a souvent posé ses semelles de sable aux Etats-Unis où il a enseigné. Un écrivain-monde comme Nobel, voilà qui vaut comme armistice.

Il a cet autre avantage: alors que certains stigmatisent la tendance des sages du Nobel à favoriser d'affreux écrivains rouges (ce diable d'Harold Pinter en 2005, par exemple), Le Clézio a la réputation d'être au-dessus de la mêlée. Engagé, oui, contre les exploiteurs d'enfants. Mais pas de diatribes contre les vilains de Washington.

Saint Le Clézio est utile. Pour les lecteurs, c'est une face solaire de la littérature. Un écrivain voyageur qui romance sur les fissures des pierres. Cette image bénie est évidemment une construction. Une manière de rêver l'artiste à partir de son œuvre, de l'instrumenter, de le ranger, les bons d'un côté, les méchants de l'autre (avec Louis-Ferdinand Céline en maître de cérémonie). Ces chromos participent de notre commerce intime avec les textes. Ils sont commodes, mais réducteurs. Le Clézio est au-delà de son icône. Il est ailleurs. Un de ses beaux livres s'appelle Le Livre des fuites. L'écrivain, 29 ans, imagine un double de fiction, J.H.H. (Jeune homme Hogan). Il file à travers déserts et mégapoles, trace et enrage de tracer. Ce passage par exemple: «Ecrire pour soi, la malédiction! Ecrire pour se relire avec le frémissement de la satisfaction, les jeux de mots, jeux de mémoire, allusions: tout cela qu'il faut tuer, une fois pour toutes! Qu'importent ma mère, ma vie, ma naissance, mes embarras gastriques!» Comment mieux dire que les auréoles tuent les écrivains? Le Clézio ne se laissera pas canoniser.

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