Pourquoi cet air de sortir de son bain au moment des saluts? Pourquoi ce négligé dans la mise, ce bric-à- brac vestimentaire, ces pieds nus parfois. Les soirs de première au théâtre, je guette toujours l'apparition du metteur en scène au milieu des comédiens qui essuient dans un sourire la vague d'applaudissements. J'attends sa présence; je sais d'avance qu'elle ne sera pas dans le ton de la soirée, qu'elle violentera une certaine idée qu'on se fait de l'élégance au théâtre; je suis rarement déçu de ce point de vue là.

Alors que sur scène, la moindre couture est pensée; alors que dans la salle, hommes et femmes exhibent cravates et perles, les soirs de première surtout; le metteur en scène, lui, affirme sa dissonance. A la fin des Caprices de Marianne, l'autre jour à Vidy, Jean Liermier, 38 ans, s'incline, une casquette de joueur de base-ball, visière à l'envers. Le futur directeur du Théâtre de Carouge est du clan des chapeautés. Autre talent, le Vaudois Denis Maillefer goûte souvent à l'ovation en t-shirt moulant de cycliste-grimpeur. Omar Porras a un faible pour le queue-de-pie, style château hanté. Mais il lui arrive de préférer un maillot noir frappé de l'inscription Teatro Malandro. C'est son côté chef de tribu.

Anecdotiques, ces panoplies? Mais non! Elles sont en elles-mêmes une représentation: l'artiste projette une image de lui-même. Ces habits trahissent surtout un doute qu'on dira ontologique. Le metteur en scène signe le spectacle, mais il n'est pas maître de son œuvre, contrairement à l'écrivain qui a raturé avant de livrer le meilleur de lui-même sur la page; ou au cinéaste qui efface les scories au montage. Le metteur en scène, lui, dépend d'un auteur et des acteurs surtout qui d'un soir à l'autre peuvent infléchir la représentation. Et, parfois, ô rage, trahir ses intentions. Le spectacle est par définition une œuvre inachevée, tiraillée entre l'exigence de son instigateur et les impondérables d'une soirée.

Le metteur en scène est donc toujours menacé de trahison: son œuvre lui échappe. Mais est-ce vraiment son œuvre? Cette question, il se la pose comme un père ou une mère surpris par les traits de son enfant. Il doute. Normal, sa légitimité est toute fraîche.

Au XIXe siècle, l'acteur est tout puissant. Frédérick Lemaître, Sarah Bernhardt captivent les foules. Le metteur en scène s'appelle alors un régisseur. Il règle dans un nuage de poussière l'ordre des entrées et des sorties, s'assure du respect du texte. Son ascension date de la fin du XIXe. Avec l'électricité, le plateau se transforme. Le régisseur prend du grade. Il affirme ses prérogatives de bâtisseur, de lecteur omnipotent, bientôt. Après la guerre, c'est moins le texte qui compte que la lecture qu'on en fait. Depuis les années 1960, on va voir le Tartuffe de Roger Planchon, le Hamlet de Patrice Chéreau ou de Peter Brook.

Le metteur en scène est désormais une star, d'autant plus fascinante qu'il est invisible. Quand il surgit sous les feux, sa mine de déterré pourtant révèle un doute. Comme une difficulté à assumer la paternité du spectacle. Déjà, celui-ci ne lui appartient plus. Certains ne viennent d'ailleurs jamais saluer. «La première est un deuil», expliquait un jour Jacques Lassalle. Une naissance, donc, mais aussi une dépossession. Dans l'anarchie vestimentaire du metteur en scène, il y a comme un vague à l'âme. La mélancolie dans une casquette de base-ball.