«Tout ce que j'adore! Ces acteurs belges si désinhibés, leur manière de prendre à leur compte nos chaos domestiques, de maîtriser l'art du décousu, parce qu'on ne comprend rien d'abord, puis on est estomaqué!»

«Mais c'est du bluff! Ce Jan Lauwers est un faiseur, il tire toujours sur la même sonnette d'alarme scabreuse. La famille, pot de fiel, tu trouves ça nouveau? La société, sac à chagrin et je suis poli, c'est d'un rabâché! Et puis je n'en peux plus de ces acteurs agités qui copulent, ou tout comme, qui tombent en transe, qui courent après des ours et je t'en passe. «Le Bazar du homard», c'est le titre. Ça veut faire cadavre exquis et c'est le sommet de l'académisme. Des trucs, je te dis!»

L'autre soir, après la représentation du «Bazar du homard», deux spectateurs qu'on aurait jurés amis s'affrontent. Je tends l'oreille, choisis mon camp, hésite à entrer en lice. Pendant quinze jours, La Bâtie Festival de Genève, qui s'achève ce samedi soir, n'a pas seulement proposé une quarantaine de spectacles, entre théâtre, danse et musique. Elle a électrisé nos nuits, déchaîné nos instincts querelleurs, excité une soif de formes, l'envie de mesurer nos points de vue à d'autres. Bref, elle a accouché d'une sociabilité.

Un festival de rentrée a donc cette fonction: essaimer la curiosité à travers la ville; et susciter parfois des rassemblements sur des trottoirs généralement déserts. Ainsi, le soir d'«Incendies», pièce-torrent de l'auteur libano-québécois Wajdi Mouawad. Dans la salle, on suit, le souffle court, au bord des larmes, la quête d'un frère et d'une sœur jumeaux. Ils cherchent leur père et leur frère disparus dans une région qui évoque la Palestine et le Liban. On tremble pendant trois heures, dans le maquis des ombres de l'Histoire récente. A la fin de ce spectacle signé Stanislas Nordey, on est debout. Plus tard, devant le théâtre, des groupes commentent la pièce, la revivent, ne se résignent pas à rentrer à la maison, de crainte sans doute de rompre l'envoûtement. Certains se dirigent alors vers le Manitoba, boîte à musique et à palabres, bar spécialement conçu pour le festival.

Pendant quinze jours, le festivalier assume une double vie. Le jour, il tente de faire bonne figure devant son clavier, ses élèves ou ses indices boursiers; la nuit, il renaît sur les rivages de la fiction. Surtout, il éprouve son appartenance à une tribu qui a ses sésames, ses noms clés inconnus de tous, sauf des initiés - Jan Lauwers, Romeo Castellucci, Marie Brassard, etc. Cette communauté n'existe que durant le festival. Elle est faite d'amis perdus de vue qu'on se réjouit de retrouver, d'inconnus au visage devenus familier avec le temps, de convertis au sang frais prêts à tout pourvu que la messe soit éclairante.

Alors certes, il arrive que les spectacles déçoivent. Annoncé comme un chef-d'œuvre, «Inferno» de Romeo Castellucci en a dépité beaucoup - pas moi! Peu importe à vrai dire. Le festival, c'est son pouvoir d'entraînement, procède par cascade. La pièce est ratée? Elle enflammera une assemblée, donnera des airs de tranchées, style guerre 14-18, à une table de bistrot. Et quand l'œuvre bouleverse, les témoins de l'événement, qui se sentent alors réellement élus, s'empressent de colporter la révélation. Une légende s'improvise: «Ce spectacle, un vertige éternel...» Un festival pourrait se définir ainsi: une tribu d'assoiffés communie dans le récit qu'elle se fait de son épopée et aspire à transmuter son expérience en fête.