J'ai un faible pour les doublures. Pour leur vaillance d'appelé de la dernière heure. Dimanche passé à la Scala de Milan, le chanteur américain Stuart Neill chante Don Carlo, héros de Verdi en proie au poison de l'amour. C'est l'éruption de l'automne. L'ouverture de la maison milanaise. Stuart Neill possède son rôle. Il fait partie de la distribution bis du spectacle - l'équipe b, pour utiliser le lexique du stade. Sa faute? Il a remplacé au dernier moment le héros annoncé, l'Italien Giuseppe Filianoti, dont la sveltesse ténébreuse devait enflammer loges et parterre. La direction de la Scala a osé: Giuseppe Filianoti n'a pas été jugé apte à la grâce. Méforme, écrirait la Gazzetta dello Sport.

Le biotope lyrique n'a rien à envier à la jungle du sport. Stuart Neill n'a pas démérité. Mais n'a pas fait oublier la vedette. Son physique troglodyte a fâché. Anecdotique? Non. L'existence même de la doublure rappelle qu'il n'y a pas de grandeur sans faille. Qu'ils s'appellent Placido Domingo ou Nathalie Dessay, les maîtres-chanteurs sont à la merci d'un coup de vent. Un refroidissement et c'est l'éclipse. Patricia Petitbon a connu cette douleur au Grand Théâtre, dansLes Contes d'Hoffmann. Sous les feux, elle subit l'attaque d'un virus. Elle va jusqu'au bout, mais doit déclarer forfait le lendemain.

La doublure cristallise une idée de l'art. Celui qui double a atteint un niveau de maîtrise remarquable. Mais il lui manque quelque chose: le feu qui met une salle à genoux. La diva, elle, n'excelle pas, elle est au-delà: elle sublime son rôle, et les soirs où les dieux la délaissent, son aura la protège - souvent - de la disgrâce. La doublure, c'est le soupirant non désiré qui se présente au rendez-vous tant attendu. Si son timbre se voile, c'est la curée.

Ce mécanisme amoureux est classique et impitoyable. Il souffre quelques exceptions, autant de failles dans la fatalité. En 1965, une chanteuse méconnue est appelée à remplacer la vénérée Marilyn Horne au Carnegie Hall de New York. Elle a 32 ans, des voluptés et des sortilèges secrets. C'est Montserrat Caballé. Elle chante, la salle se pâme, une diva naît en direct. De la doublure, on pourrait ainsi dire qu'elle figure notre condition humaine: l'aspiration au dépassement et son échec; mais aussi, parfois, la révélation de soi, l'inconnu qui nous grandit et nous dépasse. La transfiguration, si on veut.