C'est un paradoxe: les spectacles hués sont (parfois) les meilleurs. Il y a l'exemple ultracélèbre de La Tétralogie de Wagner mise en scène par Patrice Chéreau à Bayreuth. En 1976, ce fut la levée de boucliers. L'action du Ring, replacée à l'époque même de Wagner, le XIXe siècle du capitalisme et de l'industrialisation, les décors de Richard Peduzzi (le Rhin symbolisé par un barrage en béton) soulevèrent un scandale inimaginable. Cinq ans plus tard, en 1980, ce fut une ovation tout aussi inimaginable, au point que le Ring de Chéreau-Boulez est devenu un classique quasi insurpassable.

Il y a une semaine, Lohengrin, toujours de Wagner, causa un mini-scandale au Grand Théâtre de Genève. Nul n'a vraiment saisi ce qui a heurté ces congressistes venus de loin (pour la première fois, le Congrès international Richard Wagner s'est tenu à Genève la semaine dernière) pour célébrer - et réinventer une fois de plus - leur idole... Une chose est sûre: les gardiens du temple ont toujours tort. Sous prétexte de connaître à la virgule près les tenants et aboutissants d'une œuvre, ils l'emballent d'un papier cadeau qui en étouffe la portée universelle et multiple. Les chefs-d'œuvre, c'est bien connu, sont inépuisables, d'où la latitude laissée au metteur en scène pour en révéler les facettes.

Où se situe la fine frontière entre adaptation et trahison? Sitôt qu'une idée dérange, le metteur en scène est taxé de putschiste. Or la transgression est ce qui fait palpiter le milieu du théâtre. On veut du neuf, mais on redoute le choc de la nouveauté. On attend une relecture, mais on refuse que l'œuvre soit trahie. On hue d'instinct, sans prendre un temps pour réfléchir.

Récemment, c'est le cinéaste Michael Haneke qui s'est fait huer au Palais Garnier à Paris pour un Don Giovanni où le légendaire séducteur est transformé en PDG d'une entreprise située dans une grande tour de la Défense. Un an après, en 2007, ce même spectacle était ovationné à l'Opéra Bastille. Oui, il y a eu transgression, mais quand Don Giovanni, dans l'ultime scène, se fait cerner par son équipe de nettoyage portant des masques de Mickey, c'est pour mieux souligner la férocité des rapports de hiérarchie que Mozart et Da Ponte dénonçaient il y a deux siècles, tout en pointant du doigt la tragédie de la société consumériste.

Ainsi un spectacle choque, puis il est accepté, voire élevé au rang de modèle. La transgression est entrée dans les mœurs, au point que tout nouveau spectacle est mesuré à l'aune de cette transgression.

Que le public dénonce les charlatans, d'accord. Mais rien n'est pire qu'une mise en scène tiède et servile. L'illustration pure tue l'œuvre d'art. Un spectacle raté, mais riche en idées, quitte à détourner le sens d'une œuvre, vaut infiniment plus, ne serait-ce parce qu'il nous incite à penser autrement cette œuvre. Et si un metteur en scène est parvenu à dresser les enjeux d'un opéra tout en tirant un parallèle avec les questions qui nous excitent aujourd'hui, le défi est doublement relevé.