Il y a sept ans, en 2001, José Carlos Somoza, un auteur cubain, psychiatre de formation, établi de longue date en Espagne, signait un polar étrange intitulé Clara y la penombra (Planeta), publié, trois ans plus tard, en français (Clara et la pénombre, Actes Sud). L'intrigue, hypnotique et haletante, se situait dans un futur proche de la rédaction du livre. En 2006, imaginait l'auteur, l'art contemporain aurait développé une branche dite «hyperdramatique», où des artistes modèleraient des «toiles» humaines pour en faire des œuvres originales. A la croisée du théâtre, de la danse, du mannequinat et de l'installation, ces «toiles» vivantes seraient spécialement entraînées à remplir leur fonction d'«objets» d'art soumis aux lois du marché, subissant une longue formation ad hoc, acceptant de s'exposer une fois façonnées par l'artiste dans des musées ou des expositions durant les heures d'ouverture, ou, selon des horaires de travail, chez les particuliers éventuellement acquéreurs. Somoza imaginait les passions que déchaînerait cet art «hyperdramatique». Il s'interrogeait sur les tabous qu'une telle approche du corps de l'homme ferait voler en éclats, lançant - règle du genre oblige - un tueur sophistiqué aux trousses de ces malheureuses toiles humaines.

Si le futur imaginé par Somoza était si proche, c'est bien parce que la question était dans l'air. La preuve: le Belge Wim Delvoye vient d'amener les interrogations soulevées par l'écrivain dans le champ du réel.

La semaine dernière, une toile d'un genre très particulier a été acquise pour 242000 francs. Il s'agit de la peau du dos d'un Zurichois bien vivant, de 31 ans, Tim Steiner, sur laquelle a été tatouée une œuvre de Wim Delvoye. La somme a été partagée entre l'artiste, la galerie et la «toile» humaine. Cette dernière s'engage à exposer l'œuvre appelée TIM durant trois ou quatre semaines par an, ou lors d'évènements en fonction des demandes de l'acquéreur. Tout comme pour les cochons, parfois vivants, déjà tatoués par Wim Delvoye, la peau du dos de Tim Steiner, s'il décède, restera propriété du collectionneur. Il n'est pas nouveau qu'un plasticien s'empare du corps humain vivant. Mais c'est, semble-t-il, la première fois qu'une telle œuvre est vendue. On peut se récrier devant tant de mauvais goût, devant ce jeu angoissant qui interroge le marché, la propriété, la peau humaine, la vie et la mort. Wim Delvoye, célèbre créateur de la Cloaca (machine à fabriquer de la merde qui ingère et digère les aliments selon des processus mécaniques et chimiques), ne le craint pas.

Sa démarche, d'ailleurs, est moins dans la finalité de l'œuvre - d'emblée disqualifiée dans le cas de la Cloaca, même si son universalité interpelle... - que dans le processus de création lui-même et dans les problèmes qu'il pose. Pour vendre le dos de Tim Steiner, il a fallu imaginer toutes sortes de solutions juridiques. Or, pour Delvoye, elles font partie de l'œuvre à part entière: «Mes processus de création incluent maintenant des avocats, déclarait-il au Temps en janvier dernier. Je n'arrive pas toujours à mes fins, mais la beauté est dans le chemin...»

L'artiste, fort à propos, se défend de livrer des messages. «Je cherche des réponses avec les autres.» Sa force, au-delà de la dérision potache et de la provocation manifeste, c'est de créer pour nous une situation nouvelle porteuse de choc et d'interpellation; il modifie le réel, y ancre la fiction, et nous contraint, même si c'est plutôt terrifiant, à bien y penser.