Quel est l'avenir de la peinture? La question n'est pas nouvelle. Il y a presque un siècle et demi, Charles Baudelaire y faisait allusion en écrivant, dans une lettre consolatrice à son ami Edouard Manet, «vous n'êtes que le premier dans la décrépitude de votre art». Cette apostrophe célèbre aurait pu s'adresser depuis à d'autres peintres, à Picasso ou Matisse pour lesquels il aurait fallu inventer deux places de premier, plus tard à Bacon et aujourd'hui à Lucian Freud. Etre le premier, serait-ce dans l'ordre de la décrépitude, est déjà quelque chose. Baudelaire voyait s'éloigner vers la fin de sa vie le temps des peintres qu'il admirait, celui de Delacroix le dernier des grands. Il y a toujours un autrefois plus attrayant que le présent.

Qu'en est-il maintenant? La visite de plusieurs expositions suggère qu'aussi décrépite qu'elle soit, la peinture a des jours devant elle à condition que l'on ne mette pas sur le même plan l'époque ancienne où le tableau était maître de la communication visuelle dans l'ensemble de la société, et l'époque actuelle où les yeux sont saturés par la production massive d'images réalisées par des moyens techniques aussi variés que puissants. A la Foire internationale d'art contemporain de Paris (Fiac), il était possible de découvrir de nombreux artistes qui pratiquent une peinture maîtrisée et différente de celle du passé, ainsi ces Indiens dont les œuvres ne ressemblent à rien de ce qui s'est fait et de ce qui se fait ici. Au même moment, sous le titre L'Apparition du visible, le Centre Pompidou présente une rétrospective de Christian Bonnefoi, un artiste français de 60 ans qui n'a jamais cédé sur l'exigence picturale.

Parler de l'apparition du visible quand les yeux sont crevés par les images et les signes, drôle d'idée? Plus les yeux sont sollicités, plus le visible demande attention et met de temps à prendre forme. Christian Bonnefoi a souffert de la décrépitude de son art, son exposition en témoigne. Quand la peinture est talonnée par les autres modes d'expression comme dans les années 1970, il cherche une issue, il s'acharne, il tente de s'adapter à l'air du temps dont il sait le caractère éphémère et impérieux, puisqu'il fixe les réputations. Dans les années 1980, avec le retour en fanfare des peintres sur le marché, l'éternel retour, il s'épanouit. Angoisse au début des années 1990. Et dans les années 2000, de nouveau la lumière. La peinture a besoin d'acharnement (le décrépit doit se refaire). Elle survivra, quel que soit l'essor des autres modes d'expression.

De la transmission du message religieux à la célébration des puissants en passant par ses vertus en tant qu'objet économique, la peinture s'est toujours développée pour des raisons qui ne tiennent pas qu'à ce qu'elle est. Il suffit de visiter une foire d'art pour se rendre compte qu'aucune marchandise n'est aussi efficace. Elle est unique, signée, désirable; elle singularise celui qui l'a faite et celui qui l'acquiert. Elle peut être déplacée, rangée, expédiée, dissimulée ou exhibée sans dommage. Elle s'use peu et ne demande aucun entretien. C'est le produit parfait. Mais parce qu'elle est de la main d'un seul artiste, la peinture permet de reconduire la présence humaine dans des endroits où cette dernière a déserté. Car le corps et l'esprit de celui qui a peint sont là où est la peinture. L'apparition du visible c'est l'apparition d'un autre immédiatement devant soi. Et c'est l'avenir de la peinture.