Bobo s'empresse de me faire asseoir. Entre nous deux, l'écran relevé de son laptop. Nous faisons connaissance, c'est-à-dire qu'elle me pose les questions qu'elle juge essentielles, d'où je viens, quel est mon métier, et puis très vite: quels sont les artistes chinois que je connais? Y a-t-il des sites internet sur lesquels elle pourrait poster quelques reproductions pour intéresser les amateurs d'art de mon pays? Bobo - c'est le nom qu'elle se donne - parle un anglais de biennale, ne trébuche sur aucun terme du métier, mais bégaie pour m'offrir du thé. Sa galerie expose des peintures très épurées de la campagne chinoise, formées de grands aplats, un peu à la Hopper. Leur auteur, Hong Haochang, 35 ans, est un artiste diplômé de la China Academy of Art. Ce champ de cerisiers, là, au bout de son doigt, est à 15000 US dollars. Et en yuans, la monnaie chinoise? La jeune femme plonge sur sa calculette.

Séduire l'étranger: dans l'immense quartier artistique de Dashanzi, au nord-est de Pékin, les quelque 200 lieux d'art qui s'y sont installés poursuivent généralement le même but que la galerie de Bobo. D'ailleurs l'endroit répond désormais au nom de «798 art zone» - prononcez seven-nine-eight. Ce n'est pas le numéro d'un bar mais celui d'une usine de pointe de la République populaire de Chine des années 1950. On y fabriquait des produits électroniques pour l'armée (le 7 indiquait les usines militaires). Depuis que la fabrique a fermé, des artistes y ont aménagé leurs ateliers. Puis, avec le succès mondial de l'art contemporain chinois, les galeries y ont éclos. D'un point de vue d'occidental branché, on fait tout juste à Dashanzi: les immenses espaces industriels, gardant ce qu'il faut de vestiges graphiques pour distinguer Pékin de Londres, côtoient les nouvelles constructions épurées d'architectes de renom. Les prix des loyers flambent et celui des œuvres exposées a été multiplié par mille en six ans.

Dans ce contexte, on regarde l'art contemporain chinois d'un autre œil. Oui, il est enthousiasmant! Les portraits cyniques de Liu Wei, les sculptures pop-politiques de Wang Guangyi, les céramiques des Luo Brothers qui fustigent l'explosion de la société de consommation... C'est intelligent, vif, créatif. Mais en poussant les portes des galeries de 798 la semaine dernière, je n'ai pas pu m'empêcher de penser qu'une grande partie de ces œuvres, même si elles ont fait partie de la grande vague contestataire de l'art chinois d'avant Tiananmen, apparaissent aujourd'hui formatées pour le goût des étrangers. Les œuvres que je vois, du moins celles qui attirent mon regard, me semblent trop proches de ma culture, trop peu complexes pour une civilisation qui structure si différemment sa pensée. Cela m'a rappelé une marchande de babioles dans un autre pays d'Asie, qui m'avait mis sous le nez un pendentif de forme basique, sous prétexte qu'il était plus adapté au goût occidental. A elle, le bijou ne plaisait pas.

Le pari, ces prochaines années, consiste à ramener l'art au pays, à attirer les acheteurs chinois de plus en plus riches. Bref, à nationaliser l'art chinois international. Je l'ai appris à mon retour, dans le magazine Art Press. Le Parti communiste n'a-t-il pas juré, lors de son congrès l'an dernier, de valoriser la culture pour affirmer la puissance de la nation? La meilleure preuve de l'intention de la Chine de récupérer le marché de son art, quitte à passer sur sa subversion, c'est d'avoir renoncé à faire de 798 un juteux complexe immobilier, comme elle en avait l'intention. Le message des artistes va-t-il changer? Ou ce sont les acheteurs chinois qui vont finir par prendre notre regard, à force de globaliser leur univers? A Pékin, all is possible.