Je sais bien qu'il faut être orgueilleux pour faire du cinéma et humble pour le défendre. Mais les événements m'obligent à outrepasser cette règle. Cet été, le cinéaste américain Joe Dante, en visite au Festival du film fantastique de Neuchâtel, me raconte que la quasi-totalité des journaux, aux Etats-Unis, n'ont plus de critiques de cinéma. Les éditeurs ont estimé que ce type de compétence professionnelle n'est plus nécessaire: les campagnes marketing, qui représente désormais un tiers du budget des films, font très bien l'affaire; de même que les sites, forums et blogs internet où tout le monde peut donner son avis. Soit.

Et bon débarras! Au contraire de l'ingénieur ou du médecin dont les compétences professionnelles sont difficilement contestables, le critique travaille une matière sur laquelle n'importe qui peut émettre son opinion. Le cinéma, si populaire, est plus exposé que les autres arts. Et, il faut bien le dire, aussi vrai qu'il était et reste stimulant d'écouter les commentaires à la sortie des salles, il est aujourd'hui revigorant de surfer sur la Toile pour découvrir les avis de cinéphiles qui ne sont pas des professionnels. Souvent.

Mais pas toujours! Les internautes ne sont pas tous des passionnés. Et même ceux qui le sont ne sont pas forcément de fins connaisseurs. Il n'est pas question ici de leur en vouloir. Vraiment. Ils ne peuvent simplement pas connaître ce que l'industrie ne leur montre pas. Ou plutôt ne leur montre plus.

Il fut un temps, avant l'arrivée de la télévision, où, aux Etats-Unis comme en Europe, la population possédait une connaissance générale du cinéma largement partagée. Après la TV, qui est devenue le plus grand dénominateur culturel, la cinéphilie a été marginalisée: inondés d'images à la maison, les gens se sont montrés plus réticents à sortir pour aller dans les salles; les ciné-clubs ont périclité; au début, l'industrie du cinéma, fragilisée, s'est mise à produire moins; puis elle a cherché à limiter les risques en s'en remettant à des cadres uniquement formés au marketing; afin de maximiser l'effet de la promotion, peu de films se sont mis à occuper la majorité des cinémas et l'offre s'est raréfiée. La population a donc naturellement perdu une bonne part de sa culture filmique. Elle n'a plus accès ni à l'histoire du cinéma et de ses techniques, ni à la diversité qui survit encore dans les festivals, derniers lieux où les critiques forgent leur compétence culturelle.

Ironiquement, alors que les Etats-Unis se débarrassent des critiques, leurs compétences n'ont peut-être jamais été aussi utiles. Autrefois passeurs, accompagnateurs, parfois guides d'un public plutôt éclairé, leurs compétences forment à présent un dernier rempart. Contre l'uniformisation. Contre la mémoire courte. Contre le martèlement publicitaire. Contre les discours qui disent n'importe quoi et abordent les films en nombre d'entrées pour ne pas dire leur inculture, ainsi que leur terreur, ou leur haine, face à la poésie, à la passion, à la prise de risques. Contre, aussi, cette floraison de festivals, de Zurich à Rome, qui profitent de la crédulité pour appâter les sponsors et le public avec des programmations tape-à-l'œil et des tapis rouges.

Si la prostitution est le premier métier du monde, celui de critique a toujours été l'un des plus détestés. C'est peut-être le dernier moment pour le réhabiliter et le défendre. Ou alors pour choisir de se réveiller, demain, dans un monde où la culture sera régie, comme aux Etats-Unis, par une majorité de décideurs incultes qui s'en remettent aux forums d'Internet et au nombre d'entrées...