C'est quoi, un bon spectacle? Un signe ne trompe pas: c'est lorsque le lendemain, au réveil, les images de ce spectacle tournoient dans ma tête. Elles ont traversé ma nuit. Elles ont pris possession de mon imaginaire. Ce sont comme des flashs. Elles travaillent, macèrent; elles brisent mes repères, m'incitent à voir le monde autrement. Et en même temps, ces flashs, ces instants d'émerveillement acquièrent une vie propre, jusqu'à se cristalliser dans la mémoire, composer une nouvelle histoire - mon histoire - et perdurer dans une éternité sans fin.

Le Freischütz de Weber, vu au Grand Théâtre de Genève lors de la première, m'habite depuis des jours. C'est une somme d'impressions, d'où se dégagent quelques images fortes. Je revois Samiel, suppôt du diable, physique et visage émacié, s'approchant vers une table où une petite lampe reflète sa silhouette haute et longiligne jusqu'à en faire une immense tache d'ombre plus vraie que nature. Je revois ce ballet d'anges-oiseaux, accompagnant le chant d'Agathe, plongée dans la pénombre au deuxième acte. «Ecarte les dangers,/Envoie-nous les légions de tes anges!» dit-elle. Miroitement des ailes dans l'infini opaque des ténèbres. Lueurs célestes derrière le voile impénétrable de l'homme.

On est petit face à un plateau d'opéra. Les personnages ont l'air grand, la musique vous submerge, et le flot des images pendant près de trois heures fait que le temps linéaire du quotidien se dissout. C'est un état d'étrangeté, un état onirique. On devient absent à soi-même, absorbé par le spectacle, propulsé dans une autre réalité. Impossible d'en saisir la totalité en une fois. Il faut oser le lâcher-prise. Faire confiance à ces impressions nombreuses et diffuses et au fait qu'elles s'imprimeront comme des sédiments dans l'esprit et que tôt ou tard elles renaîtront, liées les unes aux autres, comme autant d'éclats épars qui forment enfin un tout.

«Dieu ne se laisse pas voir, mais le Divin est visible partout», dit le philosophe Friedrich Schlegel, cité par Olivier Py. Un spectacle se vit de la même façon. On ne saisit que la pointe de l'iceberg. Les images, scènes et tableaux se suivent, on tâtonne en aveugle. On a beau vouloir donner du sens à ce qu'on reçoit du plateau (l'esprit peut alors être très actif), on n'a pas la vue d'ensemble. Un metteur en scène talentueux joue avec ces allées et venues de l'esprit. Il sait pointer son projecteur sur tel élément, ou au contraire créer un effet de dispersion. Il sait maintenir la tension pour qu'à la dernière minute toute la lumière soit faite - ou que l'ambiguïté d'un dénouement soit criante. S'il bombarde le spectateur d'images, c'est pour mieux le dérouter, l'inciter à recomposer lui-même les fils de la pensée, jusqu'à trouver le fil d'Ariane.

Le vécu des personnages eux-mêmes n'est pas linéaire. Chez Wagner, ils passent leur temps à ressasser le passé pour mieux comprendre le présent, comme lorsque dans la vie on tisse des liens entre ce qui nous arrive et ce qui s'est passé pour se dire: «Ah oui, c'est pour ça que...»

Un bon spectacle se révèle à la fois dans l'instant et dans le devenir. Ce spectacle ne cesse de grandir en moi. Il suscite des questions, des interrogations. La mémoire fait son travail. En un clin d'œil le tout se dévoile. Une autre histoire, infiniment plus riche, en résulte - d'autres reflets, d'autres lueurs. Le spectacle continue dans ma tête, j'en fais mon spectacle, et c'est désormais à travers lui que je vis la réalité autour de moi.