Cinéma

Qui sème «L’Insulte» récolte la tempête

Une querelle de voisinage embrase le Liban et réveille les fantômes de la guerre civile

A Beyrouth, une gouttière fuit. Yasser, qui dirige des travaux de voirie, prend la saucée. Il demande à Toni, le propriétaire, de la réparer, et se fait rembarrer. Alors il la répare sans autorisation. Toni la démolit et insulte Yasser. Dès lors, tout dégénère. Il faut dire que Toni est un chrétien libanais, Yasser un réfugié palestinien, et tous deux des têtes de mule. Des coups sont échangés, l’affaire finit au tribunal.

Elle prend des proportions gigantesques quand les avocats convoquent l’Histoire à la barre. Des blessures secrètes se rouvrent, inimitiés et préjugés enveniment la situation, des extrémistes attisent le feu et le Liban se retrouve au bord de l’explosion sociale, conduisant les plus hautes autorités du pays à tenter une conciliation. Parabole bien sentie sur les engrenages absurdes qui mènent à la guerre, L’Insulte est l’illustration saisissante de la fameuse goutte d’eau qui met le feu aux poudres.

Ancien assistant de Quentin Tarantino, réalisateur attitré de la série Baron noir, Ziad Doueiri, né à Beyrouth en 1963, prolonge avec L’Insulte la réflexion entamée dans L’Attentat (2013), qui s’articule autour d’un médecin qui passe une journée à soigner les victimes d’un attentat avant d’apprendre que le kamikaze est sa propre épouse. Ce film choc a valu au réalisateur d’être arrêté pour avoir tourné sans autorisation en Israël.

Solidarité humaine

Ziad Doueiri raffole des «grands films américains de procès», comme Kramer contre Kramer, Douze Hommes en colère ou Philadelphia, et L’Insulte se ressent de cette inclination. Il a les défauts de ses qualités: les scènes de prétoire abondent et la parole l’emporte sur l’image, avec de grands moments de bravoure rhétorique que ponctuent des mots d’auteur savoureux, tel «La haine est un orgasme collectif inventé au Moyen-Orient». A cette verve, on est libre de préférer la scène où Toni, garagiste, fait marche arrière pour donner un coup de main à Yasser en panne, la solidarité humaine l’emportant momentanément sur le ressentiment.

«L’Insulte est un film majeur pour l’évolution des mentalités au Liban. Il s’agit là d’une œuvre salutaire car thérapeutique de la mémoire collective libanaise», estime le quotidien beyrouthin L’Orient-Le Jour. A la Mostra de Venise, le Palestinien Kamel el-Basha a été le premier acteur du monde arabe à recevoir le Prix d’interprétation. Et L’Insulte est le premier film libanais à être nominé pour l’Oscar du meilleur film étranger.


L’Insulte, de Ziad Doueiri (France, Liban, 2018), avec Adel Karam, Kamel el-Basha, Rita Hayek. 1h52.

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