Musique

Semer le vent comme Kate Tempest

L’Anglaise est rappeuse et romancière, poétesse et dramaturge, slameuse et adversaire déclarée d’un libéralisme forcené. Elle défend son troisième album lundi à Genève

Sur scène, on l’admire qui va et vient, sans un regard pour un musicien caché derrière ses claviers. Pas de petites phrases agréables adressées au public. Pas de facilité. Plutôt, Kate Tempest, tignasse rousse lâchée sur épaules costaudes, joues rondes curieusement pouponnes, déploie ses vers riches, tendus, militants, guidant son monde vers des points de tension physique déchirants. La Londonienne en live ou sur disque: une expérience physique et saine où le hip-hop console les villes tombées, où la littérature berce les utopies condamnées.

Le verbe vous importe peu, l’épure vous rebute, l’élégance d’une mélodie compte chez vous avant tout et une attitude «street» surjouée n’est pas pour vous déplaire: clairement, passez votre route. Depuis son surgissement dans un domaine aux confluences du hip-hop, d’une électro organique et de la poésie parlée (l’album Everybody Down, 2014), Kate Esther Calvert, de son vrai nom, en impose par une exigence peu ordinaire chez une artiste trentenaire. Voyez: à 29 ans, trois ouvrages publiés et le Prix de poésie Ted Hugues en poche, la gosse de Brockley, quartier «pourri» du sud-est de Londres, affirmait déjà qu’on peut être tout à la fois slameuse et écrivaine, et que le rôle du barde n’est pas d’enseigner à qui écoute ce qu’on ignore, mais de rappeler «ce qu’on sait déjà».

Fichue victoire

L’époque est au vulgaire? Tempest lui opposait ses récits réalistes, tranchants, où des âmes paumées cherchent leurs pas dans Peckham – poche urbaine londonienne où elle vit désormais. Là, une communauté de fans s’est constituée, reconnaissant chez la poétesse en t-shirt noir et sneakers cette honnêteté qu’on ne peut simuler. Venaient des tournées menées pied au plancher où l’Anglaise faisait fondre sous chapiteau – comme en 2015 au Paléo – tant la foudre que des pointes hérissées de beauté. Talent brut coupable d’avoir équilibré rap et poésie classique, elle forçait l’establishment British à ce qu’il déteste: reconnaître que cette langue exigeante et rimée, trempée dans les bas-fonds communs d’Angleterre, c’est bien de… l’art. Fichue victoire.

Depuis, Kate Tempest a vu ses deux premiers albums nommés au Mercury Music Prize (grand-messe du music business britannique), a hissé son premier roman (Ecoute la ville tomber, Rivages, 2018) en tête des recommandations du Sunday Times, puis raflé quantité de médailles. A 34 ans, on l’imaginait délaisser les enregistrements pour se consacrer à l’édition. Au printemps dernier, elle déjouait sirènes et titres flatteurs – «meilleure» ceci ou cela – pour retourner en studio, confiant les clés à Rick Rubin. En jeu: enlever, puis jeter les ornements qui masquent la vigueur de ses textes et diminuent leur capacité de contagion.

Envie de vivre

Son troisième album, The Books of Traps and Lessons, propose ainsi moins une suite de récits qu’un seul poème divisé en onze étapes. On n’avait jamais dansé sur Tempest? C’est encore le cas cette fois. Peu de rythmiques ici alors, mais un piano enluminé (somptueux People’s Face), une basse soul paresseuse (Firesmoke) ou des éclats de violons (Thirsty) chargés d’accompagner les observations douces-amères de l’écrivaine-rappeuse: cette Angleterre disloquée par le racisme et le mensonge politique, la paranoïa qui y rampe et les souvenirs pourrissants d’une grandeur défaillie, notre quotidien affaibli par la solitude et la foi aveugle en un capitalisme dévastateur.

«Tout cela nous invite à nous sentir incomplets» jure-t-elle dans Hold Your Own. Mais plutôt que de dresser sans solution le portrait d’un vieux monde épuisé, Kate lui indique dans le calme une échappatoire, une seule: la douceur. «Dans cette tendresse, il y a quelque chose qui me donne envie de vivre», dit-elle, pleine d’une confiance que ses précédents disques ignoraient. Cet optimisme radical en rebutera probablement certains. On les renverra aux performances de la Londonienne. De passage à Genève dans le cadre du festival Les Créatives, elle pourrait bien s’y montrer en colère.


Kate Tempest, «The Books of Traps and Lessons» (Republic Records, 2019). En concert le 25 novembre à Genève, l’Alhambra, dans le cadre du festival Les Créatives.

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