Scène

S’émerveiller avec Nicolas Bouvier

A Vidy-Lausanne, l’adaptation théâtrale de «L’Usage du monde» par Dorian Rossel et Carine Corajoud réussit à conserver la fraîcheur du récit de l’écrivain-voyageur

«La vertu d’un voyage c’est de purger la vie avant de la garnir.» «La route travaille pour nous.» «Nous ne sommes pas juges du temps perdu.» Et, bien sûr: «Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.» Dans L’Usage du monde, de Nicolas Bouvier, il y a du bruit, des odeurs, des froids tabriziens et des grandes chaleurs. Des paysages à tomber et des personnalités ébouriffantes, de quoi chavirer. Mais dans ce récit qui va de Yougoslavie en Afghanistan en passant par la Turquie et l’Iran, il y a surtout une idée de disponibilité totale qui seule permet la jouissance de l’ins- tant. La version théâtrale de Dorian Rossel séduit, car elle conserve cette même fraîcheur, cette même capacité d’émerveillement.

Le décor, ingénieux, rappelle les bistrots de Serbie autant que les tapis d’Iran

Avant la première de mardi der- nier, le spectacle était déjà complet. Dorian Rossel n’est pas un in- connu. Depuis plusieurs années, ce metteur en scène romand, 35 ans, signe des spectacles inventifs et sensibles (Libération sexuelle, Quartier lointain, Soupçons), qui jouent sur le dedans et le dehors du théâtre. Dans ses créations, les comédiens construisent à vue leur identité. Le décor se désosse et se recompose pour coller à la situation. La musique, en partie improvisée, ponctue les actions. Un parti astucieux et joyeux qui n’empêche pas l’émotion. Dorian Rossel n’est pas un inconnu, donc, mais l’affluence massive à Vidy est due à l’élan amoureux pour Nicolas Bouvier et ce récit lumineux qui mêle aventures rocambolesques, observations et introspection. On plébiscite le piquant de l’écrivain- voyageur, son enthousiasme. Et sa jeunesse – en 1953, il a 24 ans quand il s’élance au volant de sa Topolino vers l’Est avec son ami, le peintre Thierry Vernet. Bouvier: solaire comme Camus, promeneur comme Walser. Et sage déjà comme un mage d’Orient.

Toutes ces qualités, on les re- trouve dans l’adaptation théâtrale de Dorian Rossel et Carine Corajoud. Dans la petite salle du Théâtre Vidy, une quinzaine de tables serrées, nappes colorées, servent de socle au jeu. Décor ingénieux qui rappelle les bistrots de Serbie autant que les tapis d’Iran. Et qui permet du remue-ménage quand la traversée devient plus agitée. Neige qui tombe, panne de voiture, désert brûlant, les trois comédiens (Delphine Lanza, Karim Kad- jar et Rodolphe Dekowski) alternent simple évocation et jeu en mouvement. Mais jamais, ils ne quittent les spectateurs des yeux, comme s’ils souhaitaient communiquer à chacun le formidable appétit de vie du récit. Parfois narrateurs eux aussi, les musiciens (Anne Gillot, Jérôme Ogier) prennent le large avec leurs instruments, clarinettes, contrebasse, qui charrient sons et souffles. Le mot est éculé, mais oui, ce spectacle est fraternel. Comme une veillée d’exception où on pourrait savourer chaque instant, confiants.

 

L’Usage du monde, jusqu’au 16 déc., au Théâtre Vidy-Lausanne, tél. 021/619 45 45, www.vidy.ch. Le spectacle est repris à Vidy du 8 au 13 mars 2011, rés. possible dès fin novembre. Puis à la Comédie de Genève, du 3 au 8 mai.1h40.

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