Futur antérieur

Sénèque face à la globalisation

Les villes de plus en plus cosmopolites? Le philosophe romain le constatait déjà

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a fait surtout parler d’elle au cours des derniers mois pour ses décomptes réguliers – et souvent macabres – des migrants qui abordent en Europe. Du coup, son classement des dix villes les plus cosmopolites, rendu il y a quelques semaines, est passé quasi inaperçu. C’est dommage, car il offre une vision en stéréoscopie du monde tel qu’il change sous nos yeux. Le classement se base sur le nombre de résidents nés à l’étranger, qui croît à toute vitesse. Le phénomène est global, mais il touche d’abord les pays occidentaux, même si l’Asie semble faire son chemin: voici donc Dubaï (83%), Bruxelles (62%), Toronto (46%), Auckland (39%), Sydney (39%), Los Angeles (39%), Singapour (38%), Londres (37%), New York (37%), Melbourne (35%), Amsterdam (28%), Francfort (27%), Paris (25%) et Stockholm (23%).

Si les premiers chiffres donnent un peu le tournis, le plus frappant n’est pourtant pas là: aux dires de l’OIM, les nouveaux résidents seraient toujours plus enclins à voir leur ville d’adoption comme le seul et authentique «foyer». C’est donc un monde nouveau qui se profile à l’horizon, où les villes, cosmopolites par vocation, auraient supplanté les nations et leurs frontières. Un monde peuplé de migrants, d’étrangers et de voyageurs – à moins qu’il ne faille trouver un autre mot encore pour désigner ces hommes du futur. Sa formule se trouve peut-être chez Sénèque.

Eloignement forcé

Surprise? Le philosophe romain faisait en tout cas un constat semblable au nôtre dans la Consolation à Helvia (41 ap. J.-C.), mais sans en tirer tout à fait les mêmes conclusions que nous. Exilé en Corse par l’empereur Claude pour une obscure histoire d’adultère, Sénèque écrivit ce texte dans l’espoir de soulager sa mère du chagrin que lui causait son éloignement forcé. L’œuvre qui en est sortie propose un véritable traité sur l’existence humaine, ses espoirs et ses épreuves, comme ceux qu’il composera par la suite, mais qui ne perd jamais de vue son point de départ intimiste.

Pour montrer qu’il n’est pas si à plaindre que cela sur le «rocher aride» où l’ont expédié les intrigues de palais, Sénèque inverse la perspective. Il veut casser les idées reçues sur ce qu’est un exilé, en invitant sa mère à mieux regarder le monde autour d’elle. Qui peut se dire vraiment chez soi? Les grandes villes de l’Empire, à commencer par Rome elle-même, ne sont-elles pas remplies d’une majorité d’étrangers? N’en rencontre-t-on aujourd’hui pas presque partout, y compris dans les campagnes, et jusque dans des coins désertiques comme l’île d’où il lui écrit? Il y a là quelque chose de propre à l’humanité, et pas seulement un effet de la «globalisation» impériale. On devient migrant pour toutes sortes de motifs pratiques, mais aussi – et peut-être surtout – par instinct: simple curiosité, désir du nouveau et de l’inconnu.

Nature aérienne de l’âme

Car l’homme est voyageur dans son essence, comme l’implique la nature aérienne de son âme qui le pousse à la manière d’un souffle. Il se détourne de ses racines et de ses attaches, qu’elles soient familiales, nationales ou géographiques. Telle est la conception stoïcienne de la nature humaine, réinterprétée par Sénèque, qui fait primer l’âme individuelle et la vertu intérieure sur les conditions accidentelles de l’existence. Mais la Consolation à Helvia propose en même temps un redécoupage de la géographie humaine, où l’homme serait partout chez lui parce qu’il ne l’est, au fond, nulle part. «Que l’on parcoure telle région qu’on voudra, on n’en trouvera aucune qui ne soit pas faite pour l’homme. De partout également ses regards découvrent le ciel; partout le domaine des dieux est à même distance du domaine des mortels.» Et qu’on y songe un instant: tous ces «étrangers» qu’évoque Sénèque, en devenant nos ancêtres, ne nous ont-ils pas transmis quelque chose d’eux-mêmes?

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