Spectacle

Des seniors, des cordes et du hip-hop

La violoniste romande Isabelle Meyer a imaginé un spectacle surprenant mêlant danseurs urbains, musique classique et retraités motivés. Le résultat sera présenté dimanche dans le cadre du festival lausannois Au-delà des préjugés

Imaginez la habanera de Carmen. Cet air célèbre aux cordes têtues et rebondissantes, sur lequel on chante que «l’amour est un oiseau rebelle». Maintenant, ajoutez une poignée de danseurs hip-hop, tournoyant au sol dans un enchaînement de six steps et de headspins. Enfin, complétez le tout par une ronde de seniors effectuant des pas énergiques de rythmique.

Ce tableau n’est pas le fruit d’une imagination espiègle, mais plutôt le nouveau projet d’Isabelle Meyer, violoniste vaudoise et pionnière du pluridisciplinaire. Soliste reconnue internationalement, elle a créé il y a une douzaine d’années le label Art-en-Ciel, qui propose des spectacles mêlant musique, danse, science et littérature. L’an dernier par exemple, on a pu voir la musicienne aux côtés de Suzette Sandoz et Me Charles Poncet dans un concert construit comme un procès fait à l’éternel féminin.

Confronter les regards

Le choc des univers, c’est ce qu’Isabelle Meyer préfère et ce qui fait l’ADN de son spectacle le plus emblématique, Danse avec le violon!: des œuvres classiques, interprétées par un ensemble aguerri dont elle fait partie, sur lesquelles s’ébrouent des champions de street dance. Et la rencontre n’est pas aussi insolite qu’il y paraît. «On peut tirer un parallèle entre le violon, qui représentait à l’époque un instrument des rues, et le hip-hop qui fédère de la même manière dans les quartiers aujourd’hui», explique cette créative.

Alors qu’elle emmène régulièrement Danse avec le violon! dans les écoles de Suisse romande, invitant les plus jeunes à envisager le classique autrement, Isabelle Meyer réalise qu’il lui manque une vision essentielle: celle des seniors. «Je souhaitais confronter le regard des personnes âgées sur le spectacle avec celui du public sur cette tranche de la population.» C’était il y a deux ans.

Isabelle Meyer contacte alors Connaissance 3, l’Université des seniors du canton de Vaud qui propose régulièrement des cours, séminaires et visites culturelles, où elle recrute une vingtaine de volontaires. Des dames majoritairement, âgées de 60 à 80 ans, à qui elle lance un challenge: danser.

Citoyens à part entière

«D’un point de vue psychomoteur, cela entretient la mobilité et donc l’autonomie, détaille Isabelle Meyer. Par un projet collectif de ce genre, on lutte aussi contre l’isolement.»

Au-delà de la performance physique pour ces seniors, plus habitués aux conférences qu’aux dance floors, le défi est aussi d’assurer la clôture d’un festival lausannois de hip-hop plutôt pointu, nommé Au-delà des préjugés. Une association particulièrement à propos pour un projet qui vise aussi à montrer que les personnes âgées, contrairement à l’idée véhiculée en société, ont encore leur place sur le devant de la scène.

Un objectif partagé par le président de Connaissance 3. «Il y a 50 ans, les retraités désiraient avant tout se reposer mais aujourd’hui, le mot «retraite» semble inapproprié tant cette nouvelle phase de vie peut comporter des volets fascinants. Nous travaillons nous-mêmes à ce que les seniors soient considérés comme des citoyens à part entière, qu’eux aussi se considèrent comme tels et qu’ils continuent à occuper l’espace public, explique Roger Darioli, que le projet a rapidement emballé. Il y a de nombreuses façons de vivre ensemble, et la création artistique en est une!»

La vie sur le corps

Mais avant d’affronter les projecteurs, la troupe d’anciens a suivi trois journées d’ateliers, encadrés par une rythmicienne de l’Institut Jaques Dalcroze, afin de mettre en place la chorégraphie: des rondes et mouvements en partie inspirés de ceux des danseurs hip-hop, qui ont quant à eux dû apprendre à voltiger sur autre chose que des beats. De ce jeu de clins d’œil découle un genre de battle… bienveillante, évidemment. «Les jeunes témoignent toujours une certaine tendresse envers leurs aînés et j’ai également ressenti beaucoup de respect et d’admiration, relève Isabelle Meyer. Il faut dire que ces seniors se déplacent avec une légèreté étonnante.»

Ravie du résultat final, la violoniste pense aussi convaincre le public. «Chacune de ces personnes âgées porte son histoire sur son corps. Cette richesse du vécu et le charisme qui s’en dégage sont surprenants.» A Connaissance 3, on plussoie et on pense même à réitérer l’expérience. Peut-être à l’occasion d’une prochaine Fête de la danse, parce qu’on l’aura compris, une fête intergénérationnelle est toujours plus belle.


Danse avec le violon! Di 27 à 18h au Casino de Montbenon à Lausanne, dans le cadre du festival Au-delà des préjugés.

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