Pensez Paris, XIXe siècle. Les images défilent sans peine, les canotiers du Moulin de la Galette, les boulevards pavés et les calèches, la solitude et la misère brossées par Victor Hugo. Mais il manque au tableau une dimension… odorante: quels parfums flottaient alors au bord de la Seine? Quels effluves auraient chatouillé les narines de Fantine?

La question peut sembler triviale; loin de là, répond l’Union européenne, qui vient d’allouer une bourse de 2,8 millions à Odeuropa, un projet de recherche consacré à l’héritage olfactif du continent. Mené par un consortium d’historiens et de scientifiques venus de six pays, il s’appuiera sur les progrès de l’intelligence artificielle pour tenter de retrouver, puis de recréer, les odeurs de l’histoire européenne.

Nez en action

«S’il est encore largement sous-estimé, l’odorat a toujours joué un rôle prépondérant dans notre quotidien, comme dans la manière dont nos communautés se façonnent, note Inger Leemans, professeure d’histoire culturelle à l’Université libre d’Amsterdam et cheffe de projet pour Odeuropa. Il suffit de penser à la place prépondérante qu’occupait l’encens au sein de l’Eglise, vu autant comme un lien au divin que comme un garant de l’hygiène dans les lieux de culte.»

Lire aussi: Non, l’odorat humain n’est pas un sens appauvri

Un sens central et révélateur, donc. Mais comment capturer l’odeur, volatile et volatilisée, du passé? En flairant sa trace dans les archives. Durant trois ans à compter de janvier, l’équipe d’Odeuropa entraînera ses ordinateurs à repérer, dans une centaine de milliers de documents historiques, la mention d’une odeur. A commencer par les textes – rapports médicaux, recettes ou romans en sept langues – où la description de l’arôme et les émotions qu’il procure seront analysées.

Les objets odorants seront aussi pistés dans les peintures d’époque, grâce à des filtres affinés. «Nous souhaiterions par exemple que l’intelligence artificielle détecte les nez qui figurent dans un tableau, mais seulement ceux qui sont en action, c’est-à-dire en train de sentir quelque chose», précise Inger Leemans. Ces données seront ensuite contextualisées, recoupées puis classées par des historiens dans une base de données – sous forme de catégories, comme le tabac – et enfin racontées dans une flambante Encyclopédie du patrimoine olfactif, consultable en ligne.

L’odeur de la bourse

Quels parfums les chercheurs s’attendent-ils à convoquer? Ou plutôt: les villes du passé sentaient-elles aussi mauvais qu’on le dit? «Il y avait certes moins de règles d’hygiène, mais de nombreuses stratégies pour contrer les relents, nuance Inger Leemans. Les gens parfumaient leur corps et leurs vêtements, poudraient leurs gants et leurs perruques, étalaient même des herbes aromatiques sur le sol des maisons! C’est parce que jusqu’au XIXe siècle, la théorie du miasme voulait que les maladies se propageaient par l’inhalation des mauvaises odeurs – comme nos aérosols aujourd’hui. Les gens pensaient donc se protéger en se muant en bombes parfumées!»

De la fleur d’oranger (très appréciée à l’époque) aux eaux usées, ces effluves trouveront bientôt le chemin de nos narines: Odeuropa va recréer une douzaine d’odeurs grâce, de nouveau, aux avancées scientifiques. «La chromatographie est une technologie qui permet de décomposer la structure moléculaire d’un objet pour déterminer ce qui produit son parfum et ainsi le reproduire synthétiquement, détaille Marieke van Erp, experte en technologie linguistique et sémantique et membre d’Odeuropa. Cela peut fonctionner si nous sommes en possession de résidus de tabac d’époque, par exemple.»

Bougie parfumée

Lorsque aucun vestige ne dort dans les tiroirs, les experts s’en remettront à l’interprétation. «Si l’on souhaite recréer l’odeur de l’historique Bourse d’Amsterdam, par exemple, on pourrait imaginer inclure les senteurs du bâtiment, la pierre et le bois, de la sueur des gens à l’intérieur, mais aussi de l’eau du canal et des arbres au dehors, avance Inger Leemans. Mais ce ne serait qu’une combinaison possible parmi d’autres.»

Lire aussi: Percer les mystères de l’odorat en voyant à travers le cerveau

Ces effluves étonnants pourront servir de matériel sensoriel aux musées – la première exposition du genre aura lieu en Allemagne fin 2021 déjà – mais l’équipe d’Odeuropa réfléchit à de multiples autres moyens de diffusion: expérience dans l’espace urbain, ou même bougie parfumée enfermant des couches de différentes époques.

Des outils ludiques pour reconnecter le public à l’histoire, revisitée à travers un prisme inédit. Mais aussi, espère Marieke van Erp, pour provoquer une prise de conscience plus large. «Notre odorat est ultra-sensible, les docteurs de l’époque le savaient bien puisqu’ils s’en servaient au moment du diagnostic! Il s’agit aujourd’hui de redécouvrir ce qu’on a oublié, et faire comprendre que l’odorat est précieux. Pour la recherche historique, mais aussi pour notre société en général.»