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Liu Shiyuan, «From Happiness to Whatever», 2015. Tapis, enceintes. 

Art contemporain

Le sentiment 
de la perte 
de Pékin à Paris

La Fondation Louis Vuitton expose 
sous le titre «Bentu» une douzaine d’artistes contemporains chinois 
aux prises avec leur histoire et, dans 
les étages, des œuvres de sa collection

Il existait encore, il n’y a pas si longtemps, des cartes de géographie sur lesquelles restaient quelques zones blanches appelées «terra incognita». Ces terres inconnues, difficiles d’accès à cause des obstacles naturels ou de l’hostilité des populations, tiraient leur attrait de ce qu’elles permettaient de donner libre cours à l’imagination, en particulier quand un objet trouvé près de l’une d’entre elles par un explorateur audacieux parvenait chez nous et autorisait chacun à reconstruire un monde à la mesure de son esprit. Ces terres inconnues ont disparu. Il ne reste plus que des réalités dont la plupart ont perdu leur mystère tant elles ressemblent à la nôtre.

Cette perte de mystère est la première sensation que provoquent les expositions consacrées par la Fondation Louis Vuitton de Paris à l’art contemporain chinois sur les quatre niveaux du bâtiment. Au sous-sol, une exposition thématique coorganisée avec le Ullens Center for Contemporary Art de Pékin réunissant une douzaine d’artistes sous le titre Bentu. Et aux trois autres étages des œuvres choisies dans la collection de la Fondation dont quelques-unes ont pour auteur l’un ou l’autre des artistes déjà présentés au sous-sol pour un jeu de correspondances et de renvois qui est censé faire comprendre la logique d’une collection géante dont on ne voit, bien sûr, que des extraits. Bentu signifie «la terre natale» et renverrait, selon la présentation de l’exposition, à la dialectique qui concilie le «bentu local» et le «bentu global», «dans un processus d’universalisme et de redécouverte critique de l’identité propre». Au premier abord, c’est pourtant le global qui l’emporte à l’exception de quelques peintures sur soie ou sur papier, le rouleau de 13 mètres de long signé Hao Liang figurant selon les anciennes techniques chinoises un paysage devenu une sorte de parc à thème, ou l’immense carte de géographie de Qiu Zhijie dont la toponymie évoque l’histoire de la Chine et du monde.

Perte de repères

Au mois de mars 2004, lors d’une visite de l’exposition Montagnes célestes, trésors des musées de Chine présentée au Grand Palais, il était possible, quelques jours avant l’ouverture au public, de faire une expérience de l’étrangeté et de la distance qui sépare les univers culturels structurés. Les paysages stupéfiants étaient déjà accrochés mais ils étaient dépourvus des cartels qui permettent de situer les lieux représentés grâce aux titres et les périodes grâce aux dates de création. Rien donc à quoi s’accrocher pour éloigner le sentiment d’être entré dans une «terra incognita» d’où seraient venues les images d’un monde visible entièrement différent du nôtre et des images de ce monde construites différemment des nôtres. Ces circonstances fortuites, l’absence de cartels et d’explications, suggéraient l’existence non seulement d’une réalité autre mais aussi d’une représentation autre de cette réalité.

C’est exactement l’inverse qui se produit d’abord avec Bentu. Les techniques utilisées et les thèmes sont familiers la manière de les traiter également. Comme si ces œuvres exposées à Paris sous l’égide d’une Fondation appartenant au peloton de tête des collectionneurs internationaux avaient été créées pour l’exportation et rassemblées par des curateurs, non chinois, soucieux de montrer au public à quel point les artistes contemporains chinois s’emploient à resituer leur «identité propre» par rapport à leur identité globale.

L’intimité envahie par les signes extérieurs standardisés dans l’installation de Liu Shiyuan, la circulation de la monnaie historiée par les tableaux géométriques de Xu Qu, l’explosion urbaine analysée picturalement et l’architecture décomposée dans une installation aussi efficace que spectaculaire de Liu Wei, l’évocation d’une vie artificielle et trépidante sur les réseaux de l’Internet par Cao Fei, ou la peinture des «vraies gens» chinois dans la vraie Chine d’aujourd’hui avec ce qu’elle suppose de destructions par Liu Xiaodong, rien de ce qui est là n’aurait pu être fait ailleurs par d’autres artistes, ici notamment, à cette nuance près que les modèles humains et matériels sont tirés de l’environnement visuel chinois. Nous nous trouvons donc dans cette zone partagée entre le local et le global où se posent partout les mêmes questions banales du «où suis-je» et du «qui suis-je».

Or c’est précisément à cause de cette perte de distance et de différence que l’exposition Bentu est émouvante, passé la première déception devant un art adapté dans l’ensemble aux standards internationaux.

Visions du monde

Sur ces terres connues qui sont maintenant toute la terre, la Chine n’est pas un pays quelconque dans l’histoire des représentations et des arts visuels. Sa peinture classique des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles (celle qui était exposée en 2004 dans Montagnes célestes) propose une vision du monde diamétralement opposée à celle de la nôtre à la même époque. Chez nous il y a un centre de vision, un point de vue, une direction pour le regard, une temporalité orientée du passé vers le présent puis vers le futur, une organisation du temps et de l’espace qui donne au regard individuel un rôle actif et à l’individu un rôle d’acteur dans l’événement représenté. Dans la peinture chinoise, il n’y a pas de point de vue particulier ou plutôt le point de vue est partout dans l’espace représenté qui flotte sans limites, la présence n’est pas individualisée par la vision mais par l’état de la pensée, tout peut être représenté en même temps dans le même espace, et le monde est un tout sur lequel il n’est pas possible d’agir en un point particulier.

Ces deux visions existent. Elles ne peuvent se fondre l’une dans l’autre. Elles ne peuvent engendrer de zone partagée parce que cette zone annulerait l’une et l’autre. Le «où suis-je» et le «qui suis-je» se confondent parce que la représentation de l’espace se confond avec celui qui s’y trouve. L’exposition Bentu révèle les interrogations des artistes contemporains chinois sur la nature de leur art et les réponses qu’ils trouvent mais surtout l’étendue de la perte à laquelle ils sont contraints par l’histoire de leur pays, par les relations de leur art avec celui des pays d’Occident, et par la lingua franca qu’ils doivent adopter pour se faire entendre chez eux et chez nous.

Il ne faut pas prendre à la légère l’efficacité de leurs œuvres telles qu’elles sont présentées dans les salles de la Fondation Louis Vuitton à Paris, c’est-à-dire en Occident dans la vitrine culturelle d’une industrie internationale du luxe. Il ne faut pas prendre à la légère leur impact, leur clarté et le fait qu’il nous soit si facile de les comprendre. Ce que nous y gagnons signifie pour nos artistes la contrainte d’adopter la même lingua franca afin de rester visibles et intelligibles sur la scène internationale où ils se trouvent en concurrence et en coopération avec cet art contemporain chinois et avec celui d’autres régions du monde. Quant à nous, spectateurs, nous n’avons d’autre choix que de nous adapter tout en risquant de perdre au nom de l’universalisme, de l’ouverture et de la bonne volonté, le contact avec notre propre histoire.

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