«Mes enfants me demanderont peut-être un jour: pourquoi as-tu laissé mourir tant de gens en Méditerranée?» Face caméra, un jeune homme au regard clair résume ainsi sa motivation à rejoindre les rangs des bénévoles partis secourir des migrants en perdition. Frédéric Choffat a souhaité mettre en lumière ces citoyens révoltés par ce qu’ils jugent être une démission de l’Union européenne face à l’ampleur de la tragédie. Le réalisateur genevois rappelle d’emblée dans Non Assistance – projeté cette semaine au Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) –, que quelque 22 000 personnes ont péri en tentant de gagner les rivages de l’Europe au cours des quinze dernières années.

L’intérêt de Frédéric Choffat pour le sort des migrants n’est pas nouveau. L’an dernier, il retraçait avec le journaliste Luis Lema (du Temps) le drame d’une réfugiée syrienne, arrêtée à Vallorbe en 2014 dans son périple vers l’Allemagne et reconduite à la frontière italienne avec son mari et ses trois enfants. Enceinte de sept mois, elle faisait une fausse couche devant des gardes-frontières impassibles. La non-assistance à personne en danger était déjà au cœur de Terminus Brig.

Aujourd’hui, c’est l’Europe fondée sur des valeurs humanistes qui est dans le viseur de Frédéric Choffat. Et c’est aussi chaque spectateur qui est interpellé. Mais Non Assistance, coécrit avec la politologue Caroline Abu Sa’Da, évite l’écueil de l’accablement. Certes, on ne peut regarder cette mer filmée au plus près sans y voir un gigantesque tombeau à ciel ouvert, mais on est surtout placé face à des hommes et des femmes qui ont décidé d’agir. En investissant leurs économies pour certains, en recourant au financement participatif pour beaucoup. Modestes, ils frappent par leur détermination.

Tous se rejoignent sur ce constat: l’opération de sauvetage Mare Nostrum, stoppée en 2013 par l’Italie, faute de soutien de la part de l’Union européenne, n’a été relayée par aucune autre opération d’envergure. Impossible dès lors de se résoudre à abandonner à leur sort ceux qui risquent tout pour fuir la guerre, les persécutions, la misère. A bord du Sea-Watch, rafiot regorgeant de gilets de sauvetage et de bouteilles d’eau, ou à la permanence d’AlarmPhone qui répond sans relâche aux appels de détresse et les relaie aux gardes-côtes les plus proches, ces héros anonymes méritaient bien d’être dans la lumière.


Questions à Frédéric Choffat:

Qu’est-ce qui vous a incité à filmer des bénévoles voués au secours des migrants?

Au départ, je souhaitais documenter le parcours des migrants avec des histoires singulières car on est submergé de chiffres qui n’évoquent que des masses. Très vite, avec mon producteur Nicolas Wadimoff, on s’est rendu compte qu’il ne sert à rien de montrer des morts. Le fait d’être confronté à des images d’horreur nous insensibilise. On a alors choisi de parler de personnes qui s’engagent concrètement.

Le Président du Conseil européen a récemment appelé les migrants à rester chez eux. Que pensez-vous plus généralement de la politique européenne face à la crise migratoire?

On se voile la face! Dans le film, une Érythréenne explique que la traversée de la Méditerranée n’était rien comparée à ce qu’elle avait enduré avant. Croire qu’on peut dissuader les gens de tenter leur chance est une hypocrisie totale.

L’Europe peut-elle faire face à ce flux continu de migrants?

Au-delà de savoir si on a les moyens ou non d’accueillir ces gens, c’est la question de leur assistance quand ils risquent leur vie que je pose dans mon documentaire. Il y a un moment où il faut retrousser ses manches et faire face à la tragédie.

Que ferez-vous si dans un an, par exemple, la situation est toujours aussi critique?

Je continuerai à alerter.

(Propos recueillis par S.Park)