Roman

«Les Séparées» de Kéthévane Davrichewy

Kéthévane Davrichewy a choisi le flash-back comme procédé narratif. Chacune des deux amies, qu’elle met en scène, reformule mentalement son histoire, chacune s’adressant à l’autre

Genre: Roman
Qui ? Kéthévane Davrichewy
Titre: Les Séparées
Chez qui ? Sabine Wespieser, 182 p.

Une amitié fusionnelle entre deux adolescentes qui deviennent des jeunes femmes puis des épouses et des mères. Dans Les Séparées , Kéthévane Davrichewy ( La Mer noire , Wespieser 2010) suit ce lien passionné jusqu’à la rupture et la douleur muette qui s’ensuit. C’est bien l’influence de cette amitié sur la personnalité des deux femmes, sur leur façon de devenir adultes, qui est au cœur du livre. Le titre, Les Séparées , renvoie à la séparation, au divorce entre mari et femme. Le parallèle n’est pas si exagéré qu’il en a l’air. Le pacte que nouent les deux adolescentes, en 1981 alors qu’elles ont 16 ans et que Mitterrand est élu, comprend un rêve d’intimité émotionnelle. Cela va au-delà du partage. Elles croient pouvoir poursuivre cette utopie de l’enfance jusque dans leur vie d’adulte. La découverte de l’amour, chacune de leur côté, bouscule le binôme profondément. La sortie de l’enfance se produit-elle à 40 ans si elle se produit jamais?

Les années Mitterrand forment la toile de fond et la bande-son du récit par petites touches évocatrices. Musiques, films, décisions politiques s’égrènent au fil des souvenirs: «Le premier TGV, le mariage de Lady Di et du prince Charles se superposant aux images de celui de Kate et de William, la mort de Georges Brassens, la victoire de Noah à Roland-Garros. Alice pouvait entendre le bruit des balles de tennis sur le court, les applaudissements, la chaleur du mois de juin.»

Le portrait de la génération Mitterrand se déploie en pointillé, celle qui est venue après la génération 68, qui rêvait un peu devant les photos des pavés lancés en plein Paris, qui s’en voulait de ne pas s’engager: «Rien ne nous arrivait jamais, nous rêvions d’une bataille à mener.» Restait l’amour à découvrir, à vivre.

La romancière prend le temps de développer cette histoire d’amour déçu, notant la maturation progressive des personnalités, les choix qui dessinent petit à petit les parcours, les séismes intimes que provoquent les premiers émois amoureux, la diversité des histoires d’amour, des mariages, des familles qu’elles formeront chacune de leur côté. Et puis l’âpreté du ressentiment, du manque aussi. Kéthévane Davrichewy a choisi le flash-back comme procédé narratif. Chacune des deux amies, devenues quadragénaires, reformule mentalement son histoire.

L’une, Alice, est assise à une terrasse de café et feuillette un magazine consacré au 30e anniversaire du 10 mai 1981. L’autre, Cécile, est dans un lit d’hôpital, clouée physiquement par un coma mais écrivant dans sa tête à son amie perdue. De chapitre en chapitre, ces deux voix se répondent. Sans le savoir, toutes deux cherchent à comprendre les racines du désamour. Un personnage clé, Philippe, frère de Cécile, joue un rôle moteur dans leur vie alors qu’il n’a jamais réussi à prendre la sienne propre en main. Dans leurs soliloques, les deux femmes continuent de se chercher, par-delà les années de silence, lourdes d’amour non dit.

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