Spectacle

Sept danseurs et un poisson nagent dans les eaux de la mélancolie

Le chorégraphe Marco Berrettini rêve l’origine des larmes dans «Cry», pièce en forme de dérive, extravagante et douce, aux confins de la tristesse. Une invitation à flotter, à l’affiche à la Salle des Eaux-Vives à Genève

Critique: «Cry» à la Salle des Eaux-Vives à Genève

Danse au bord des larmes

Susciter les larmes peut être une ambition théâtrale. C’est celle du chorégraphe Marco Berrettini, 50 ans, et de ses interprètes dans Cry, à la Salle des Eaux-Vives à Genève. Sur scène, cinq hommes et deux femmes en tenue de plongée, maillot, cagoule et collant. Ils regardent dans le vide, ils sont naufragés ou sur le point de l’être. L’un halète; l’autre sanglote; tous sont groggy. Dans un moment, ils plongeront dans les eaux de la mélancolie, celles que Marco Berrettini entend éclaircir dans son nouveau spectacle, puisque les larmes, dit-il, sont le sujet de l’affaire.

On les verra alors s’abîmer dans des ballades déchirantes; délaisser leurs habits d’hommes-grenouilles; passer en méduses à la surface du chagrin; chuter au ralenti; s’agripper les uns aux autres comme des noyés. Cry se disperse mais ne s’égare jamais tout à fait. De cet opus, on dira qu’il appartient à un genre en soi, «la pièce détachée». Ce genre pourfend l’illusion lyrique – c’est-à-dire le spectacle en tant que prouesse. Et aspire à créer un état second. Pour peu qu’on soit disposé, on finit par flotter avec les interprètes et cette sensation est assez grisante.

Cry peut irriter. Par son apparente désinvolture. Par la pauvreté parfois de son invention chorégraphique – des figures obligées de la danse contemporaine reviennent comme autant de bouées. Mais c’est le principe du spectacle que de programmer ces écueils. Pour remonter aux sources des larmes, à ce qui les déclenche, les accompagne, Marco Berrettini a choisi des tubes qui coulent en baume dans les écouteurs, des mélodies qui distillent la neurasthénie et y remédient. De Massive Attack à Johnny Cash (Cry, Cry, Cry), il a constitué un juke-box. Mais il s’est donné une règle: l’ordre de ces morceaux, en scène, est aléatoire; chaque soir, le chagrin obéit à d’autres inflexions.

Le charme de l’affaire tient à ce principe d’incertitude. Les acteurs ne répètent pas une scène. Ils essaient de la vivre comme pour la première fois; ils remixent à vue; ils tâtonnent; ils recourent à des postures usagées; ils accèdent, par paliers, à une vulnérabilité qui nourrit des instants saisissants. C’est tout à coup un homme hébété qui semble appeler au secours le public. Ou des éberlués qui tournent comme des hélices. Ou des groupes qui se forment, deux couples et un trio: ils dansent comme des vieillards à l’hospice, ils sont défaits et chacun de leurs gestes porte la trace de cette défaite. Comme en contrepoint, derrière un écran, passe l’ombre d’un poisson géant – c’est un drone télécommandé en direct. L’animal vaque dans l’indifférence. Son va-et-vient aveugle est peut-être l’essence de Cry: une aspiration au bas-fond de la tristesse, là où cesse la parade et où naissent les larmes.

Cry, Genève, Salle des Eaux-Vives (Association pour la danse contemporaine), jusqu’au 19 janvier. Loc. 022 320 06 06.

Publicité