Critique: «D’Acier» au Théâtre Benno Besson à Yverdon-les-Bains

Baiser maudit sur une plage d’Italie

A la fin d’une première, après les applaudissements et les saluts, il faut toujours tendre l’oreille. Pour prendre la température des acteurs. Mardi soir au Théâtre Benno Besson à Yverdon, le soulagement et la joie fusent en cris. Comme une équipe de football junior après une victoire. Les sept jeunes comédiens de D’Acier*, la nouvelle création du metteur en scène neuchâtelois Robert Sandoz, ont raison d’exulter. Pendant près de deux heures, ils s’ébrouent, s’étreignent sous le soleil de Piombino, cette ville plantée en bord de mer, entre une aciérie et l’île d’Elbe qui se prélasse en diablesses au loin.

Ce qu’il y a de beau, c’est qu’on devine que les acteurs jouent – un peu – leur peau. Le roman à succès de l’Italienne Silvia Avallone, 30 ans, demande cela: une force d’éruption, mais aussi une aptitude au pas de côté, une forme de compassion ironique. Le spectacle obéit à cette double détente. Pour être tout à fait convaincant, il doit encore gagner en maturité, s’alléger de ce qui s’apparente parfois aux clichés de l’adolescence.

A quoi reconnaît-on un metteur en scène? Au plaisir qu’il a de se mesurer à des genres différents et d’inventer à chaque fois les outils de son récit. Depuis au moins Monsieur chasse! de Feydeau au Théâtre de Carouge en 2011, puis en tournée romande, Robert Sandoz, 39 ans, varie matières et formes. Comment faire pour qu’Anna la brune et Francesca la blonde, ces copines à la vie à la mort, ces «treize ans presque quatorze» ruissellent de désir et d’idéal sur scène comme dans le roman de Silvia Avallone; qu’elles soient sous les projecteurs ces muses roturières qui voudraient convoler loin des fourneaux, échapper à la tyrannie ou à la volatilité de pères pitoyables? Comment procéder pour que cette fable sociale et sentimentale frappe au théâtre?

Robert Sandoz et sa décoratrice Nicole Grédy optent pour un espace mobile et allégorique. Voyez la bande d’acteurs, en maillot de bain et en bikini. Derrière eux, Elbe s’écrit en lettres géantes sur un échafaudage, comme pour cerner d’emblée le paysage: la plage, fût-elle maculée par les ordures, et l’aciérie qui engloutit les hommes. Dans l’air, l’été vrille en chansons, Lucio Dalla si vous voulez. Lola Riccaboni et Océane Court, respectivement Francesca et Anna, paradent comme dans les clubs d’été. Elles ont faim. De quoi? De tout. Dans un micro, une voix se chiffonne: c’est celle du père de Francesca, pauvre gars que la métamorphose de sa fille affole. De la salle surgissent des garçons, les ragazzi de la tragédie à venir. Ils ont des envies de morsures sur la dune, de baisers stroboscopiques, de révolutions à hauteur de braguette. Rien de politique. Tout de dionysiaque.

Voyez donc encore Anna et Francesca. Elles ne devraient pas, mais elles s’embrassent. Chez Robert Sandoz, une actrice vaporise d’un nuage blanc cette tendresse qui est un éveil et un épilogue. Anna ne veut pas de ça. Elle est sous le coup d’une apparition, un jeune mâle qui a Baudelaire à la bouche.

D’Acier est l’histoire d’une séparation et d’une explosion, celle des copains de la plage que l’usine broie. Ce drame, Robert Sandoz le fait remonter en courant alternatif, tantôt récit, tantôt action, épique, puis charnel. Certaines scènes sont encore vertes: l’adolescence est souvent criarde; on la voudrait libérée de cette cotte de mailles. Il n’est pas sûr non plus que la catastrophe finale, celle de l’usine, soit très réussie théâtralement. N’empêche que D’Acier aimante.

D’Acier, Bienne, Théâtre Palace, 28 avril; Le Locle, Casino-La Grange, 30 avril; Nyon, Usine à Gaz, 7 mai; La Tour-de-Trême, Salle de spectacle de la Gruyère, 9 mai; puis tournée romande.* Traduit par Françoise Brun, J’ai lu.