Un bœuf se vautre dans l'herbe grasse. Des cochons grognent. Les châssis des serres cantonales renvoient les derniers rayons de soleil. La petite foule se presse lentement le long de l'allée arborée qui mène du parking, niché dans les maïs coupés, vers le site de l'Ecole des métiers de la terre, où le festival des Jardins musicaux va prendre son quatrième envol, par un temps à rendre jaloux les festivals de juillet que la pluie a noyés.

Ici, la pluie, on s'en moquerait: les concerts ont lieu dans la grange. Une nouvelle grange, d'ailleurs, car la jeune histoire de cette manifestation est faite de déménagements successifs à l'intérieur du site. Les succès, se suivant, permettent chaque saison de voir un peu plus grand. Si bien que l'on a retapé au printemps le séchoir à grain où une honorable salle de concerts remplace celle des années dernières, trop large, trop peu profonde, où les guirlandes de poutres empêchaient la visibilité. Désormais, l'espace offre un peu plus de 300 places en gradins et une scène conforme aux standards, avec à l'arrière, en surplomb, un dégagement qui autorise quelques mises en scène.

Le lieu n'est pas magique. Comme son acoustique, il garde le caractère rustique des installations de l'ancienne Ecole d'agriculture qui l'entourent. Tout est fait, ici, avec trois francs six sous. Mais ce week-end, on attend 30 000 personnes pour la Fête de la terre, comme l'an dernier. Le terroir est porteur. C'est lui, avec l'énergie de Bernard Soguel, conseiller d'Etat depuis le mois de mai et militant de la région depuis toujours, qui ressuscite le site de Cernier. Il y a seulement dix ans, on parlait de tout fermer: l'école n'accueillait plus que huit élèves. Elle en forme 300 aujourd'hui.

Fait-on Salzbourg ou Aix-en-Provence ici? Personne n'y songe. Valentin Reymond et Maryse Fuhrmann disposent, pour les cinq jours et les 14 concerts de leur festival, d'un peu plus de 300 000 francs. Les appuis municipaux sont chiches. Une fois n'est pas coutume, c'est l'Etat qui fait son possible, à côté des donateurs privés et de la Loterie romande. Les recettes, elles, comptent pour beurre. A 20 francs le billet, ou 14,50 francs pour l'achat groupé de dix tickets, la location ne couvre qu'un franc sur sept dépensés.

Il faut donc se débrouiller. Les artistes se produisent pour des cachets amicaux. On tente de revendre les concerts dans d'autres institutions, ou de les faire tourner. Le Vin herbé de Frank Martin, monté l'an dernier, s'est ensuite donné à Vevey et à Londres. Tout fonctionne par réseaux, par affinités, jusque dans la confection des programmes. Il n'est dit nulle part que les Jardins musicaux se consacrent à la musique contemporaine, ce qui est habile, car on sait que le terme fait peur. Or c'est bien de cela qu'il s'agit, avec des créations, des œuvres difficiles rarement jouées en Suisse, comme El Cimarròn de Henze cette année. Peu importe, les salles font le plein. L'esprit l'emporte, et c'est cela que les visiteurs viennent déguster, au même titre que les assiettes orientales mangées sur le pouce à l'entrée du concert, l'odeur des foins qui flotte et l'humeur paisible du Val-de-Ruz en fin d'été.

Cela étant, nul n'est trop exigeant sur l'exécution des programmes. Pour l'ouverture, mercredi soir, Valentin Reymond avait choisi la Suite de ballet La Strada de Nino Rota, composée à partir des musiques du célèbre film de Fellini, puis des extraits des Sept péchés capitaux de Kurt Weill sur les textes de Brecht, et puis une gourmandise finale, La Joyeuse marche de Chabrier. Les cinquante musiciens ont répété un minimum – en musique aussi, le temps c'est de l'argent. Les cordes viennent d'Angleterre, les cuivres du Big Band du Conservatoire de La Chaux-de-Fonds, les autres instrumentistes sont recrutés dans le canton. Valentin Reymond dirige au plus pressé, aussi efficace que possible. Le résultat est professionnel, mais dans cette acoustique brute de décoffrage, le son vient comme il vient, sans recherche ni soin particuliers.

Dans les Sept péchés capitaux, la soprano Jeannette Fischer chante les deux sœurs avec une gouaille encore un peu raide et les quatre chanteurs qui forment le chœur familial hurlent leurs commentaires sans y mettre beaucoup de subtilité. Tous ces musiciens sont des professionnels, souvent de haut niveau. Ils assurent, comme on dit dans le métier. La mission première du festival, qui est de diffuser, de découvrir, de faire partager des passions, est ainsi remplie. Mais il serait bon, dans un deuxième temps, qu'un pas soit franchi dans le degré des exigences musicales pour qu'une tradition s'installe tout à fait, et mérite le pèlerinage.

Jardins musicaux 2001, Cernier, jusqu'au 26 août. Reprise du programme dimanche 26 à 14 h 30. Loc. 032/853 86 01.