biographie

Les sept vies de Lawrence d’Arabie

Une biographie retrace la jeunesse de T. E. Lawrence, «rêveur éveillé» passionné par le Proche-Orient et engagé dans la «révolte arabe» par amour pour un garçon nommé Dahoum

«Je me demande pourquoi l’Arabie est le plus beau des pays, sous quelque angle qu’on l’aborde. Je suppose que c’est son nom qui fait cet effet.» Ces mots de Thomas Edward Lawrence, archéologue, voyageur et espion anglais devenu l’un des leaders de la guérilla au Proche-Orient en 1916-1918, résument bien le personnage: envoûté par les sables de Syrie, proche des Arabes au point de devenir presque l’un des leurs, sans pourtant ôter son étiquette d’Anglais retenu et pince-sans-rire.

Lawrence d’Arabie, dit «El Aurens», l’homme qui arborait le keffieh et montait à dos de chameau, a brûlé ses jeunes années dans les combats entre Médine et Damas, a raconté ses aventures dans les Sept piliers de la sagesse et s’est tué à moto dans la campagne anglaise à 46 ans. Ce personnage cultivant le mystère sur lui-même fait l’objet d’une biographie de ces années de jeunesse par le journaliste et historien Anthony Sattin, qui s’est penché sur sa correspondance et de nombreux témoignages.

Poterie médiévale

Autant dire que Lawrence avant l’Arabie ne semblait pas prédestiné à vivre de grandes aventures. L’étudiant de 17 ans, timide, passionné de «choses lointaines et oubliées» comme la poterie médiévale, lisait et travaillait des nuits entières dans la petite maisonnette construite pour lui par ses parents au fond du jardin, pour qu’il puisse étudier en paix. Certes, il manifestait un intérêt pour le Levant, notamment pour l’architecture des châteaux croisés, mais il caressait aussi le rêve d’ouvrir une imprimerie de beaux livres artisanaux avec un ami. Un brillant lettré qui se mue en chef de guerre acclamé dans les tentes de Bédouins? Ce contraste fait aussi partie de la légende.

Au fil du récit, on voit apparaître trois cartes gagnantes dans la besace de Lawrence. D’abord, une détermination à toute épreuve. Prendre la route à pied en plein été pour visiter la Syrie, devant une population locale ébahie? Pas de problème, et il survivra autant au paludisme qu’à une attaque à main armée. Ensuite, Lawrence a eu la chance d’être parrainé par David Hogarth, l’influent conservateur de l’Ashmolean Museum d’Oxford, qui a su repérer ses talents et l’envoyer, plusieurs années de suite, fouiller le site de Karkemish à la frontière actuelle de la Turquie et de la Syrie.

Poème d’amour

Troisième carte: son penchant, et même son idéalisation du monde arabe, l’amène à se rêver en libérateur. C’est dans ces années de fouilles à Karkemish, entre 1910 et 1914, que Lawrence trempe véritablement dans la culture syrienne, apprenant la langue, les usages, les codes, par la fréquentation quotidienne de la centaine d’ouvriers-villageois de la région qui viennent gratter la terre pour un petit salaire. C’est là aussi qu’il s’éprend du tout jeune Dahoum, dont un poème d’amour mystique publié après sa mort laisse peu de doute sur son homosexualité.

Poudrière ottomane

En toile de fond de cette biographie captivante, où l’érudit espiègle cède sa place à l’aventurier hors norme, se tisse aussi le contexte troublé des années 1910-1914: rivalités germano-britanniques en Mésopotamie, où les Allemands construisent une ligne de chemin de fer pour relier Berlin à Bagdad, et décomposition avancée de l’Empire ottoman, miné de toutes parts par les revendications autonomistes et le jeu des puissances. Bientôt les Anglais allaient encourager les Arabes à la sédition, avec à leur tête l’émir Fayçal, qui espérait, comme Lawrence, fonder une communauté de peuples libres au Proche-Orient, et ne sera que roi d’Irak, sous contrôle britannique. Lawrence traduisait son engagement dans la révolte en ces termes: «J’aimais beaucoup un Arabe en particulier, et je pensais lui faire plaisir en offrant la liberté à son peuple.» Cruelle déception au final: à la prise de Damas en 1918, le jeune protégé est mort, tout comme l’espoir pour ce peuple aimé de disposer de lui-même.


Anthony Sattin, Lawrence d’Arabie, la jeunesse d’une légende. Trad. Virginie Buhl. Noir sur Blanc, 384 p.

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