Nombreux sont ceux qui s'en souviennent, mais sans doute encore plus nombreux ceux qui le découvriront à travers ce film: le 5 septembre 1972, la onzième journée des Jeux de Munich s'ouvrit sur la nouvelle d'une prise d'otages de sportifs israéliens par un commando palestinien au village olympique et se termina une vingtaine d'heures plus tard par un bain de sang sur un aérodrome munichois. Les Jeux olympiques eux-mêmes avaient été pris en otage par le conflit israélo-palestinien, qui acquit là une visibilité sans précédent grâce aux caméras du monde entier braquées sur l'événement. C'est ce moment clé de l'histoire récente que One Day in September, le documentaire de Kevin Macdonald, a entrepris de revisiter. L'intérêt du sujet est évident, la motivation profonde des auteurs un peu moins, et le résultat, primé aux Oscars et largement salué par la presse anglo-saxonne, sera visible dans les salles de Suisse romande à partir du 28 février.

Qu'un tel film vaille le déplacement devrait tomber sous le sens. Mais le réalisateur (un Ecossais né en 1962) et ses producteurs, conscients de la connotation péjorative du terme «documentaire» auprès du grand public, ont opté pour un autre type d'arguments: aussi séduisant que possible dans sa forme, le film a été rendu de surcroît aussi captivant qu'un thriller. Ce qui ne veut pas dire que le travail d'enquête n'a pas été fait dans les règles de l'art. Un nombre impressionnant d'acteurs du drame ont été convaincus de témoigner, un vaste matériel de télévision archivé aux Etats-Unis (chaîne ABC) comme en Allemagne (les images de la télévision est-allemande) a été rassemblé, et, bien sûr, une équipe est retournée sur les lieux du drame. Le reste est affaire d'assemblage, de montage, de style. En choisissant de raconter de A à Z cette journée fatidique, à la lumière de tout ce qui a été révélé depuis et en condensant ce que le public a pu suivre à l'époque en direct, les auteurs se sont fixé un cadre dramatique garant d'une efficacité maximale.

C'est ce parti pris qui dicte à la fois les qualités essentielles et les limites du projet. Première limite évidente: ceux qui y chercheraient le tableau général, un résumé du conflit israélo-palestinien et du contexte allemand de l'époque, en seront pour leurs frais. A l'impossible nul n'est tenu, quoique la narration en voix off (confiée à Michael Douglas) aurait supporté d'être plus informative sur bien des points: pourquoi Israël ne pouvait envisager d'entrer en négociation, le rôle trouble joué par la RDA, la difficulté d'une RFA démilitarisée à assurer une protection crédible, etc. Mais d'un autre côté, que de détails révélateurs grappillés au fil de ce suspense somme toute traditionnel! La comparaison avec le téléfilm 21 Hours in Munich (William A. Graham, 1976, avec William Holden et Franco Nero), diffusé en salles en Europe, est révélatrice. Là où la recréation de l'événement sous forme de fiction devait se contenter des points de vue liés à une poignée de personnages clés, le documentaire peut les multiplier, les faire se contredire et se compléter, tout en gardant également son recul «objectif».

One Day in September commence par aborder son sujet des deux côtés. Le «scoop» du film, c'est bien sûr le récit du seul terroriste palestinien encore en vie (le visage dûment caché, ses deux compagnons ayant été assassinés par les services secrets israéliens). En face, comme les 11 otages ont tous perdu la vie ce jour-là, Kevin Macdonald est allé au plus proche, soit la veuve d'un escrimeur. Ce principe de neutralité sera tenu jusqu'au bout, au risque de charger les comparses: un comité olympique bien décidé à ce que les Jeux se poursuivent coûte que coûte, et surtout les autorités allemandes, totalement dépassées par l'événement. D'une publicité naïve qui présente une Bavière idyllique à la révélation choquante que la RFA arrangea un mois plus tard un faux détournement d'avion pour se débarrasser au plus vite des trois terroristes survivants, l'Allemagne passerait facilement pour le «méchant» de l'affaire si nombre de témoins (du ministre de l'Intérieur Hans-Dieter Genscher au futur chef du Service anti-terroriste, le général Ulrich K. Wegener) ne venaient heureusement donner une image beaucoup plus nuancée.

Formellement, Kevin Macdonald a recours à un arsenal technique déjà largement éprouvé ailleurs. Montages musicaux sur des chansons d'époque pour évoquer les exploits sportifs, témoignages face à la caméra en gommant l'interviewer, ralentis sur des plans significatifs et accélérés pour les plans «de remplissage», recréation en animation par ordinateur du drame de l'aéroport, musique répétitive de Philip Glass pour rythmer le tout. Certains choix ponctuels ne sont pas des plus heureux (faire rejouer la fuite du seul rescapé, interviewer la fille d'un otage sans autre but apparent que la larme facile), mais globalement, ce travail dans la lignée des documentaires d'Errol Morris (l'auteur de The Thin Blue Line et sujet du travail suivant de Kevin Macdonald!) est remarquable. Reste la question de savoir si cette démarche réussira ou non à réveiller l'intérêt du spectateur au-delà du pur spectacle. A notre sens, le pari a été gagné.