Scènes

Sépulture endiablée en terres romandes

Qui, de la noce ou de l’enterrement, va gagner la partie? Aux côtés de brillants comédiens belges, Robert Bouvier et Thierry Romanens mènent la danse dans «Funérailles d'hiver». A voir, ce samedi 15 décembre, à Bienne

Une cavalcade effrénée. Une folle échappée. Un tourbillon sans respiration. Funérailles d’hiver, d’Hanokh Levin, a la réputation d’être inmontable, car, de la plage de Tel-Aviv aux sommets de l’Himalaya, les personnages de cette saga ne cessent de courir et de se courir après. A la tête de sa compagnie du Rideau de Bruxelles et de celle, neuchâteloise, du Passage, le metteur en scène Michael Delaunay a trouvé la solution: jouer la partition à la façon d’un cabaret où l’image naît des mots. La réussite est totale. Face à cette farce à la fois burlesque et désenchantée, on rit du début à la fin, et on comprend, entre les paillettes de la fête, que la mélancolie n’est jamais bien loin. Un succès réjouissant qui repose aussi sur l’excellence des comédiens. A savourer, le 15 décembre à Nebia, à Bienne, après une vaste tournée qui a emmené le spectacle partout en Suisse romande.

«Quand on ne veut pas avoir d’ennuis, on n’ouvre pas la porte.» Hanokh Levin, c’est le scanner jubilatoire et sans pitié des petits arrangements avec les vivants. Ses personnages sont toujours coincés. Coincés dans les rituels obligés – ici, une noce et un enterrement se font la guerre. Et coincés dans une pensée mesquine faite de fenêtres calfeutrées et de portes verrouillées. L’humour naît de l’obstination de cette population à conserver son petit confort alors que tout la pousse dehors. On rit devant ces caractères contrariés, comme on rit devant de Funès ou Marie-Thérèse Porchet. Autant de figures qu’on adore détester alors qu’elles nous tendent le miroir de nos propres lâchetés.

Les femmes increvables, les hommes épuisés

Le texte, déjà, est donc brillant. Shratzia et Rashèss s’apprêtent à marier leur fille, Velvétsia, et la fête promet d’être jolie. C’est sans compter le décès inopiné de la vieille tante, Alté Bobitshek, la veille des festivités. Son enterrement menace la noce de plein fouet. Et si on faisait comme si on n’était pas au courant? suggère la rusée Shratzia, maman accrochée à ce mariage comme une moule à un rocher. Ce serait possible, en effet, si Latschek, le fils de la trépassée, n’avait pas décidé, en toute bonne foi, de harceler ses cousins pour honorer le décès… D’où la course poursuite de folie qui, de la plage aux montagnes, secoue tellement la petite troupe que les hommes y laissent leur vie. Oui, chez Hanokh Levin, les femmes sont increvables et pugnaces alors que les hommes penchent et flanchent…

Sur scène, place au ballet infernal. La mort et son accordéon (Frank Michaux, toujours aussi convaincant) ouvrent les feux dans une première scène où, typique humour juif, la vieille tante, au bord du trépas, prend encore cinq minutes pour organiser ses funérailles et imaginer la liste de qui viendra ou ne viendra pas! C’est Thierry Romanens qui compose la mourante revêche, tandis que Robert Bouvier, et sa jolie naïveté, incarne un parfait fils dévoué. Il est ce Latschek qui vient frapper à la porte de sa cousine Shratzia en pleine nuit pour annoncer le décès.

Comédiennes belges formidables

Il faut les voir, les deux couples, parents des mariés, debout dans leur chemise de nuit et tétanisés à l’idée de devoir repousser les noces qui sont l’histoire de leur vie. Dans le rôle des mères remontées, les comédiennes belges Muriel Legrand et Catherine Salée sont simplement formidables. Elles mordent, griffent: rien n’est trop osé pour défendre leur super-objectif. Pareil plaisir avec les maris largement dépassés. Thierry Romanens est Baragontsélé, le père du marié – il meurt en premier, tandis que Frank Arnaudon est Rashèss, le père de la jeune fiancée. Il mourra, lui aussi, mais au sommet de l’Himalaya. C’est qu’il en faut du souffle pour suivre les furies. Le cousin obstiné en a, du souffle, comme les joggers de la plage de Tel-Aviv, Philippe Vauchel et Lee Maddeford. Quant à Pierre Aucaigne, étrange comédien constamment sur le fil, il passe du voisin mal-aimé au moine givré des sommets et ses apparitions sont toujours nimbées d’étrangeté.

Chaque trépassé va chanter

La belle idée? A chaque décès, les trépassés rejoignent le podium placé derrière l’action et grossissent l’orchestre qui ensoleille la soirée. Ça swingue, ça gratte, ça chante et ça frappe. Là aussi, les musiciens donnent tout pour que la cavalcade soit effrénée. On pourrait penser que cette agitation frise l’hystérie, mais non, on voit bien à la fin que tout est sous contrôle et que la cadence est finement réglée. Quand les mariés (Jeanne Dailler et Fabian Dorsimont) sont fatigués et que les espoirs sont consommés, reste la sublime nostalgie de ce qui est déjà passé. On compatit avec les ouvrières des festivités. Pas une seconde d’ennui sur un spectacle de deux heures, la chose est assez rare pour être relevée!


Funérailles d’hiver, le 15 décembre, Nebia, Bienne.

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