Il est 13h, le Salon du livre et de la presse de Genève a ouvert ses portes depuis quelques heures. Sur le pavillon de la Turquie, hôte d’honneur de cette 23e édition, deux écrivains montent sur l’estrade: Nedim Gürsel, la cinquantaine, une œuvre riche de nouvelles, de récits de voyages, de romans et d’essais (Seuil) qui tous explorent depuis l’exil parisien les limites de ce Sud aux frontières introuvables, Istanbul, la ville adorée aux identités multiples, l’enfance aussi et la langue turque avec ses strates si difficiles à rendre dans les traductions; et Sema Kaygusuz, la trentaine, auteur d’un premier roman d’initiation très remarqué, balayé par les mythes grecs et anatoliens, La Chute des prières (Actes Sud). Deux générations se retrouvent ainsi côte à côte, celle qui a subi deux coups d’Etat militaires et celle qui a grandi après.

Tout au long de son discours inspiré et subtil, Sema Kaygusuz décrit la géographie poétique et intellectuelle qui la nourrit et la pousse à écrire. Ce continent de mots, «cet espace mental» ne cesse de tisser des ponts, par-delà le temps et les frontières. Elle relie ainsi Saint Thomas d’Aquin à Ibn Sina, James Joyce à Homère, Heidegger à Ibn Arabî, Borges à John Milton, Dostoïevski à Kafka. «Je ne parle pas spécifiquement de la culture turque en ce lieu où la Turquie est l’invitée d’honneur car je pense que l’éloge d’une culture est une aberration. […] Le concept de culture me trouble parce qu’il met en avant la différence. Cette nouvelle politique que les idéologues actuels formulent en parlant d’«atteindre par le biais de la culture», comme si l’on venait de découvrir que les sociétés différaient les unes des autres, est devenue une manière détournée de nommer le malaise engendré par l’autre, par l’altérité. Alors qu’une «façon de voir» est en même temps une «façon de ne pas voir. Le temps est venu s’il n’est déjà passé de mettre l’accent sur nos non-différences et non sur nos différences sur cette planète que nous avons tous ensemble anéantie.»

L’Europe est au coeur du discours de Nedim Gürsel. Chercheur, professeur, il vient de signer un essai intitulé, «La Turquie, une idée neuve en Europe», aux éditions Empreinte-temps présent. Son allocution s’inspire largement de ce plaidoyer pour l’intégration de son pays à l’Union européenne. «Que serait aujourd’hui l’Europe sans Istanbul alors qu’elle vient d’intégrer la Bulgarie et la Roumanie, deux pays dont le destin s’est pendant longtemps confondu avec celui de la Turquie? Devenue la ville la plus peuplée du continent, construite à la jonction de deux mers et de deux civilisations, à cheval entre l’Orient et l’Occident, l’ancienne capitale des sultans continue d’attirer, comme à l’époque glorieuse de l’Empire ottoman, les populations des pays voisins tandis que certaines villes européennes perdent leurs habitants et paraissent bien fades. Pour avoir visité toutes les capitales européennes, je ne peux m’empêcher de penser à l’avenir d’une Europe qui laisserait Istanbul hors de ses frontières. Ainsi rejetterait-elle une partie importante de son patrimoine historique et culturel. Sans cette mégapole effervescente qui ne cesse de se développer, de s’européaniser toute en conservant l’héritage de son passé impérial, la vie citadine serait bien triste dans une Europe vieillie.»

Le dernier roman de Nedim Gürsel, Les Filles d’Allah, paru en Turquie en mars 2008 (qui paraîtra au Seuil cet automne) est attaqué pour blasphème par un groupement religieux. La première audience du procès aura lieu le 5 mai à Istanbul. «Il s’agit d’un délit d’opinion, d’une atteinte grave à la liberté d’expression et de création. Peu importe, j’ai désormais confiance dans la justice de mon pays et j’espère que le jour où il intégrera l’Union européenne, il n’y aura plus de procès de ce genre.»