A travers un ensemble de toiles exceptionnelles, la Royal Academy of Arts de Londres présente elle aussi ce printemps une exposition qui traite des liens entre l'art et son lieu de création: Rome et les débuts du baroque. Retour à la fin du XVIe siècle. Le pape Clément VIII vient d'être élu et le jeune Lombard Michelangelo Merisi, dit Le Caravage, arrive à Rome. La Royal Academy a réuni une quinzaine de tableaux de la période romaine du Caravage, l'un des pionniers du baroque. Parmi ceux-ci: «La Diseuse de bonne aventure» (1593-94), une composition qui consacre le nouveau genre consacré aux scènes de la vie populaire; «Le Joueur de luth» (1597-98) ou «Les Musiciens» (1595), peints pour le cardinal Francesco Maria del Monte, collectionneur d'instruments, deux illustrations des liens privilégiés qu'entretiennent alors peinture et musique. L'exposition présente aussi, dès sa première salle, l'éphèbe le plus célèbre de la peinture, le «Jeune homme à la corbeille de fruits» de la galerie Borghèse: un Romain aux boucles noires insolentes, tête légèrement inclinée, bouche à demi ouverte, épaules dénudées, saisi dans une demipénombre. La reproduction de cette personnification de l'Automne s'affiche partout dans Londres qui a remis, grâce à la sensualité du Caravage, le baroque à la mode en ce début d'année.

Rome, carrefour du monde

Autour du Caravage, la Royal Academy rassemble plusieurs de ses nombreux disciples, entre autres: le Français Simon Vouet, l'Allemand Adam Elsheimer, le Bolonais Guido Reni, et le Flamand Peter Paul Rubens venu à Rome. L'Américaine Beverly Louise Brown, commissaire et initiatrice de l'exposition londonienne, a même pris le parti d'enrôler dans le sillage du Caravage son principal rival stylistique: Annibale Carrache. La lutte entre le caravagisme et le classicisme des Carrache a jusqu'ici été présentée comme l'une des plus édifiantes confrontations entre anciens et modernes de l'histoire de la peinture. En prenant comme thème central le lieu de création, Rome, l'exposition montre à quel point les deux approches stylistiques, même opposées, ont profité d'un même élan créatif dû à l'ambiance propice aux environs de 1600 à Rome.

Débauche matérielle

Car en fait, qu'aurait été le baroque sans Rome? La volonté du pape Clément VIII et de ses successeurs de préparer les Eglises au jubilé de 1600, la débauche matérielle des cardinaux cherchant à édifier les palais les plus prestigieux, la nécessité de l'Eglise catholique de se refaire une image suite au Concile de Trente et les commandes provenant des nouveaux ordres religieux (les Jésuites entre autres) sont autant d'aubaines pour les artistes. La grandeur de Rome, convergence de l'Europe religieuse et culturelle, génère une atmosphère propice à la diffusion des œuvres. Mais les propositions esthétiques qui naissent dans la capitale à cette époque-là sont multiples. Ce n'est pas la papauté qui a fait le baroque: l'Eglise catholique, malmenée par la Réforme, soutient davantage la peinture moralisatrice du Cavalier d'Arpin. A Rome, le caravagisme perd de sa vigueur dès les années 1620. C'est le classicisme bolonais qui triomphe. Finalement, Caravage aura séduit surtout des étrangers. Mais c'est bien parce que les génies accouraient à Rome que Rubens a été touché par la révolution caravagesque. La visite des chefs-d'œuvre réunis à la Royal Academy montre implicitement que Rome n'a pas créé le baroque. Mais sans le pouvoir de Rome, le baroque n'aurait peut-être pas eu cette emprise sur le monde des arts qui le rend si exceptionnel.

Le Génie de Rome (1592-1623): Royal Academy of Arts, Londres, jusqu'au 16 avril.