Genre: Roman
Qui ? Metin Arditi
Titre: Prince d’orchestre
Actes Sud, 374 p.
Chez qui ? Parution le 22 août 2012

Ce serait un triomphe.

Alexis Kandilis le savait.

Il dominait tout. Les instruments. La musique. Ce que les gens allaient ressentir, penser… Tout.

Dans la salle bondée, mille huit cents personnes retenaient leur souffle, impatientes, déjà, de pouvoir dire plus tard: «C’était un concert inouï.»

Tout était en place. Au millimètre. L’attaque se ferait avec les bois et les cuivres. Bassons, cors, trombones…

Alexis Kandilis balaya leurs pupitres du regard. Les musiciens étaient figés, dans l’attente, les yeux rivés sur lui, prêts à bondir. Impatients de le suivre. Dans dix ans, dans quinze ans, ils raconteraient encore, avec dans la voix un tremblement: «Tu te souviens du concert avec Kandilis? On avait commencé avec l’ouverture de La Force du destin. C’était génial!»

Il lança un coup d’œil aux autres pupitres: premiers et seconds violons sur sa gauche. Un peu plus haut, les harpes. Au centre, flûtes clarinettes hautbois. Sur trois gradins: timbales, percussions, tuba. A droite, les cordes graves: altos, violoncelles, contrebasses…

Il laissa passer quelques secondes, puis quelques-unes encore, histoire d’exacerber l’impatience des spectateurs. De rendre leur émotion plus intense. Leur plaisir plus aigu.

Enfin il tendit les deux bras vers l’avant, attendit un instant encore, et d’un geste court abaissa la main droite. Sa baguette fendit l’air, se figea, remonta lentement, et les vents attaquèrent:

Mi mi mi

Ils devaient reprendre la note après un temps d’arrêt pour lequel la partition indiquait fermata. Par ce mot, le compositeur donnait au chef d’orchestre la liberté de fixer la durée de la pause. Alexis laissait toujours passer un temps long. Etiré. Audacieux, comparé à celui pratiqué par les autres grands chefs.

Il respira profondément, puis expira en comptant jusqu’à cinq, lentement.

Une éternité.

Le concert démarrait à la perfection.

Les vents reprirent la mélodie du premier thème:

La si do mi

La si do mi

La si do mi fa fa

Il n’avait joué que trois mesures et déjà l’angoisse était palpable. La Force du destin imposait sa marque: la terreur.

La salle attendait la suite. Elle l’exigeait. Elle mourait d’envie de l’entendre. Kandilis la sentait, qui lui disait: «Je suis à toi! Prends-moi! Emmène-moi dans ton monde. Celui du succès éclatant, de la gloire et de la grande musique. Un monde où je pourrai m’admirer. Me consoler. Un monde où, le temps d’un concert, la vie me paraîtra plus belle. Un monde où je me sentirai plus digne.»

Montée de deux octaves, en forte:

Mi fa sol si fa fa

Troisième thème. Violons pianissimi. Sons filés. Impeccables.

Tout l’orchestre. Cordes, vents, harpes, percussions, tous…

Andante.

Le public accueillait les airs de La Force du destin avec gratitude. Il les reconnaissait. Il en guettait chaque note, comme un enfant guette la fin d’une histoire entendue cent fois, sachant par avance que la chute sera celle de la fois précédente, qu’il en sortira apaisé, rassuré, et qu’alors son bonheur sera complet.

L’émotion que ressentait Kandilis était d’une autre nature. Une émotion feinte, qu’il avait appris à mimer avec talent.

Et comment aurait-il pu en être autrement? Mêmes pièces jouées et rejouées. Mêmes grandes salles. Mêmes solistes. Grand répertoire repris, répété, resservi. Boléro de Ravel… Cinquième concerto pour piano de Beethoven… Adagietto de la cinquième de Mahler… Tous ces morceaux avaient bouleversé Alexis. Ils l’avaient remué, ému aux larmes. Mais c’était il y a si longtemps…

Il n’en pouvait plus, désormais, de l’Adagietto, du Boléro et du reste.

Mais il y avait la gloire, l’argent, la facilité extrême.

Alors il poursuivait.

Manque d’ensemble sur l’attaque des premiers violons.

Un regard, presque rien, et les voilà unis.

Presto très dramatique.

Flûtes, clarinettes, hautbois.

Moyen. Sauf la flûte.

Exceptionnelle…

Un Russe, paraît-il. Il l’avait remarqué dès la première répétition. Un regard d’une acuité impressionnante. Et ce son… La voix d’un ange.

Allegro brillante, tout l’orchestre.

Bien.

Le morceau avait beau ne durer que sept minutes, il se conclurait par un triomphe.

De toute façon, c’était toujours un triomphe. Quoi que fassent l’orchestre ou le soliste. La semaine précédente, il avait dirigé le London Symphony au Barbican, Londres. En fin de première partie, la Dettoni avait chanté Bérénice de Haydn. Une voix vieillie, fatiguée, tendue… Des aigus horribles! Il avait rattrapé les failles de la soprano en finesse. La fluidité et la beauté qui manquaient à sa voix, il les avait mimées. Par le geste, le sourire, aussi. Grâce à cet air d’émerveillement qu’il savait si bien feindre et qui disait à la salle: «Cette voix est une rareté, croyez-moi!»

Le concert s’était terminé par une ovation debout.

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Metin Arditi

Exergue de «Prince d’orchestre»

signé Francisco Tamayo

«La vida es polvo y el destino viento – La vie est poussière et le destin vent»