Roman

Serge Joncour à l’école des fauves

Avec «Chien-Loup», le romancier emmène ses lecteurs dans des jungles occidentales, tout près de nous, et pourtant au cœur des ténèbres. Un beau roman, récompensé, début octobre, par le Prix Landerneau des Lecteurs 2018

«La nuit, les bois sont un royaume peuplé de cris et de chevauchées. Dans l’ombre, les animaux en profitent pour vivre à l’abri des hommes, de loin on les entend chasser ou s’accoupler, certains même se battent, chaque nuit la terre redevient le monde des bêtes sauvages…»

Vous croyez vivre à l’ère de la technologie, de la maîtrise complète du monde, de cette planète toute petite que crée dans notre esprit la mondialisation. Méfiez-vous, prévient Serge Joncour en cette rentrée littéraire! Son nouveau roman, Chien-Loup, veille et nous rappelle que la sauvagerie demeure une part fondamentale de notre univers.

Prenez Franck, producteur de cinéma, et Lise, sa femme, actrice. Deux personnages urbains, élevés dans la trépidante industrie de l’image. Lise, depuis quelques années, s’éloigne des écrans. Yoga, régime végétarien, malaises causés par les ondes et les radiations. Franck, lui, s’accroche à ses e-mails et à ses textos, surveille sans relâche ses dangereux associés Liem et Travis, deux jeunes loups qui en veulent à son catalogue de films. Lise prend du recul. Franck reste sur la brèche, inquiet. Impuissant aussi.

Un balcon en forêt

Plongez ces deux personnages dans un décor splendide, mais coupé de tout. Nous voici, pour l’été, dans une maison de pierre, sans confort, plantée au sommet d’une colline couverte de forêts, perdue dans un massif du Lot. Non seulement la première épicerie est à plus d’une demi-heure de route, à Limogne, mais il a fallu louer un puissant 4X4 pour rejoindre la maison. Et, comble de désespoir pour Franck, qui a beau parcourir en tous sens les sommets environnants, s’épuiser et déchirer ses habits dans les ronces, son portable ne daigne pas afficher une seule barre de réseau. De quoi paniquer pour un producteur de cinéma en proie à la rapacité de ses associés. Lise, tout au contraire, s’épanouit. A peine arrivée, elle semble faire partie des lieux.

Barbarie

Des pages du livre, de la nuit profonde sans électricité, de la terre vallonnée et recouverte d’une épaisse forêt, de l’hostilité de la paysanne d’en bas, montent des échos d’un passé effrayant. Le récit revient vers la première guerre. Lorsqu’en 1914 les hommes ont déserté le hameau d’Orcières-le-Bas, laissant là les femmes, les vieux, les enfants et les bêtes. Lorsque Wolfgang, un dompteur de lion, Allemand, en rupture de cirque, souhaitant sauver ses bêtes – cinq lions et trois tigres, tout de même! – s’est réfugié dans les collines.

Pour Franck, qui n’en sait encore rien mais qui pressent un passé inquiétant, comme pour le lecteur, informé par l’auteur, l’odeur des bêtes est toujours là. Peut-être sont-elles tapies quelque part, menaçant à tout moment de jaillir et planter leurs crocs. «Nourrir des fauves convoque la barbarie. Pour que ses lions vivent il devait tuer. Chaque jour il s’adonnait à la cruauté la plus totale, sans s’en défendre ni le revendiquer. Toutefois cette barbarie elle venait d’eux, c’étaient leurs gueules avides qui le contraignaient au crime. «Tuer pour vivre», l’imparable commandement qui règle le règne des animaux sauvages.»

Serge Joncour possède un talent de conteur. Mais il est également doté d’un talent pour le conte. Il est capable de mettre au jour les traces de vieilles légendes dans les situations les plus contemporaines. La sauvagerie affleure sans cesse. De ses récits émanent des échos très anciens. Il les peuple de peurs ancestrales, d’espoirs déraisonnables, de quêtes, d’amours fous. Les animaux y sont presque dotés de parole et réveillent des pouvoirs chamaniques chez ses personnages.

Chevreuils sous la lune

«La nuit, les yeux des chats brillent de l’éclair de Zeus. Ceux des renards luisent d’une teinte orange, acide, alors que les pupilles des lièvres tirent vers le rouge, et que celles des chevreuils sous la lune paraissent bleues.» Comme dans les contes, il s’agit d’amadouer les bêtes, le monde invisible dont la modernité nous a éloignés. A l’image de Franck, qui réveille ses instincts de fauve en apprivoisant un énorme chien-loup – à moins que ce ne soit le chien-loup qui l’apprivoise? –, ses personnages sont plongés dans des quêtes dont ils n’ont pas forcément conscience.

L’instinct, l’intuition joueront un rôle majeur dans l’histoire de Franck même si, au premier abord, il en paraît totalement dépourvu. Cependant, comme dans les fables, sa générosité et son courage seront récompensés.

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Le triomphe des héros chez Serge Joncour n’est exempt ni de cruauté, ni de violence, ni de faiblesses, ni de renoncements. Et néanmoins, les destins de Franck, de Lise, de Wolfgang et de son amante Joséphine font jubiler le lecteur. Car Serge Joncour est ce romancier un peu magicien, capable de deviner les désirs les plus secrets de celui ou de celle qui lit.


Serge Joncour est l'invité du Livre sur les quais

www.lelivresurlesquais.ch


Serge Joncour, «Chien-Loup», Flammarion, 478 p.

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