Serge Lebovici s'est éteint à l'âge de 85 ans, après une longue carrière de praticien et de théoricien. Né à Paris dans une famille d'émigrants roumains, il a suivi les traces de son père médecin en étudiant la pédiatrie. Contrairement à lui, il échappa aux persécutions nazies. Militant communiste, il était critique vis-à-vis de la psychanalyse jusqu'à ce qu'il en entreprenne une avec Serge Nacht après la guerre.

Dès 1946, il travailla dans le service de psychiatrie de l'hôpital des Enfants-Malades avant de créer le Centre Alfred-Binet, qui joua un rôle pilote en France. Seul Français à avoir présidé l'Association psychanalytique internationale, c'était un homme d'institution, fidèle à la formation classique de la Société psychanalytique de Paris, en opposition radicale avec Jacques Lacan. Mais aussi et surtout, un praticien très attentif aux interactions psychologiques qui, sans ignorer les avances des neurosciences, refusait de donner aux troubles des enfants des explications seulement neurologiques. Serge Lebovici était très attentif au hiatus entre l'enfant rêvé par la mère et l'enfant réel. Il laisse une longue bibliographie dont un «Nouveau traité de psychiatrie de l'enfant» en collaboration avec René Diatkine et Michel Soulé (PUF Quadrige, 1999). Il préparait un nouveau livre sur les «transmissions intergénérationnelles»: la question de la filiation est au cœur de son travail. Il pensait que les enfants héritent des conflits des générations précédentes, que les parents projettent sur eux les agressions subies dans leur propre enfance. Il ne croyait pas, comme Françoise Dolto, que le nourrisson comprend tout mais qu'il perçoit les intonations et l'affect sous-jacent.

Pour son ami, le professeur lausannois René Henny, son importance est immense: «Serge Lebovici a vraiment transformé le triste service des Enfants-Malades parce qu'il avait une grande capacité d'aménager les relations entre les êtres. Les textes qu'il a écrit avec René Diatkine ont été fondateurs pour cette discipline jeune qu'était la psychanalyse des enfants. Il a su dépasser les conflits théoriques entre Anna Freud et Mélanie Klein. Sa largeur de vue lui permettait d'assimiler les différents courants sans se laisser enfermer dans une orthodoxie. Mais ce n'était pas un rêveur, il est resté toujours très exigeant quant à la vérification scientifique. A la fin de sa carrière, il s'est intéressé de plus en plus à la psychologie du nourrisson.» Mais l'analyste qui travaille avec de tous petits enfants ne peut pas passer par la parole, il doit créer ses outils: «Lebovici décodait les cris, les mouvements dans des jeux à trois, des sortes de psychodrames entre la mère, l'enfant et le thérapeute. Les peurs, les angoisses, voire la haine de la mère, engendrent des réactions sur l'enfant: c'est sur ces symptômes qu'il travaillait, et après lui, de nombreux psychiatres. Les thérapies étaient en général brèves mais très payantes.»