On parle de grand brûlé, jamais de grand noyé. Forcément, on ne revient pas de la noyade. Sauf chez Serge Martin qui, au Théâtre de l'Orangerie, à Genève, plonge trois personnages en quête de sens dans un aquarium géant. Et, avec ces Dernières facéties avant le déluge, imagine une fable stimulante sur la place, l'angoisse de chacun dans un monde de plus en plus incertain.

Première apparition dans le bocal, Phobie (Hélène Cattin). Sous l'effet d'un burn out, son homme d'affaires de mari ne quitte plus sa baignoire. Pour retrouver son précieux train-train, Phobie sollicite les services de deux hommes de main. Un étayeur (Bernard Escalon) et un miroir humain (Christian Scheidt). Le premier soutient , le second épouse les traits de son prochain. Donc, tout va bien. Sauf que la pluie tombe sans arrêt et que les sauveteurs ne sauveront évidemment rien.

Liste des aliénations

«Vous allez bosser jusqu'à quatre-vingts piges. Miroir, dis-moi ce que je dois faire aujourd'hui?» Postée à l'extérieur de l'aquarium, Thaïs, jeune fille rebelle (Maud Faucherre), déverse sa rage sur la clique des enfermés. Ce n'est pas la partition la plus passionnante, mais, en deux, trois formules bien senties, la vigie dit les risques d'aliénation de notre société affairée. Le travail, le paraître, l'argent.

A l'intérieur du bocal imaginé par Michel Faure, les choses se tissent plus subtilement. Phobie est perdue. Son époux, maître des lieux qu'on ne verra jamais, ne l'a pas habituée à prendre des initiatives. «Quand je l'ai connu, il emportait tout dans son sillon et je m'y suis coulée. J'ai laissé faire. Ses doigts, sa bouche, son sexe. Ses idées, ses élans, son égoïsme. Quel temps béni! Quelle heureuse insouciance!» Mais, depuis deux ans, la machine s'est grippée, le leader s'est effacé, enfoncé. «Il a des malaises, de faux malaises, il a peur de bouger, mais il ne veut pas être aidé. C'est le nœud du problème.»

Numéro de décalcomanie

Il faudra donc aller le chercher, se glisser dans sa peau, l'apprivoiser. Une tâche délicate confiée à Idem, l'homme-miroir, un personnage «en blanc» sur qui chacun s'imprime. Dans ce numéro de décalcomanie, Christian Scheidt est stupéfiant. Entre lui et les personnalités importées, son tiraillement, hilarant, évoque une forme de possession satanique que le comédien rend avec un sens aigu du jeu et de la chorégraphie.

En bourgeoise ébréchée, Hélène Cattin donne aussi la pleine mesure de son talent. La plupart du temps, calée dans son ensemble ton sur ton, elle tient bon. Mais, subitement, son corps se casse et la fracture, sociale, intime, fait irruption.

Il est là l'intérêt de ce travail. Cette manière fine de chorégraphier le mal-être. De le chercher, dans les mots, bien sûr, mais aussi dans les corps qui flanchent, qui cèdent. L'étayeur, fabricant de prothèses et autres béquilles, n'arrive-t-il pas à la conclusion poétique que, face à l'émiettement généralisé, il ne faut surtout «rien toucher»?

Dernières facéties avant le déluge, jusqu'au 24 septembre, au Théâtre de l'Orangerie, Parc Lagrange, Genève, loc. 022/319 61 11. 1h30.