Classique

Sergueï Taneïev

Quintette pour piano op. 30, Trio pour piano op. 22, Vadim Repin, Ilya Gringolts, Nobuko Imai, Lynn Harrell, Mikhail Pletnev (Deutsche Grammophon/Universal)

Hélène Grimaud, Lang Lang, Anna Netrebko: Deutsche Grammophon aligne les vedettes glamour. Mais à quel prix? Le label jaune n'est plus synonyme de qualité irréprochable. La course au rendement a généré une politique agressive de marketing où l'emballage prime – souvent – sur le contenu. Un joli minois, un talent qui brille font les recettes de majors dépourvues d'une ligne rigoureuse. Par bonheur, certains disques font exception, comme celui-ci consacré à Sergueï Taneïev.

On s'en étonne d'autant plus que Martin Engström n'est pas homme à laisser passer les coups médiatiques. Mais ce manager a aussi un flair pour réunir des vedettes autour d'œuvres méconnues. Expert en «rencontres inédites», le directeur du Festival de Verbier en a fait son suc. Seulement voilà: l'alchimie n'est pas toujours au rendez-vous. Ainsi, enregistré dans la foulée d'un concert sur l'alpe, le Quatuor opus 25 de Brahms par Martha Argerich, Gidon Kremer, Yuri Bashmet et Mischa Maisky avait laissé la critique perplexe. La fusion des cordes n'était pas idéale; le toucher crépitant de la pianiste argentine ne suffisait pas à faire briller cet «Allstar Ensemble».

Par bonheur, cette fois-ci, Vadim Repin, Ilya Gringolts, Nobuko Imai, Lynn Harrell et Mikhail Pletnev trouvent un terrain d'entente. La musique de Taneïev ne se livre pas au premier coup d'oreille. A lui seul, le mouvement initial du Quintette pour piano en sol mineur, archicomplexe, dure près de vingt minutes. Sachant que Taneïev était fasciné par la musique de la Renaissance, qu'il ne jurait que par la polyphonie, on comprend mieux pourquoi cette œuvre est bâtie comme une grande arche, à la manière d'une Symphonie de Bruckner.

Mais qui est Taneïev? Celui qui fut le professeur de Rachmaninoff, Scriabine et Prokofiev consacra l'essentiel de son énergie à la musique de chambre. Né en 1856 à Vladimir, le petit Sergueï fut admis à l'âge de 10 ans au Conservatoire de Moscou. Il enchaîna études de piano (Nicolas Rubinstein), d'harmonie (Hubert) et de composition auprès de Tchaïkovski. A 22 ans, il remplaçait celui-ci, jusqu'à être nommé directeur du conservatoire entre 1885 et 1889. Esprit universel, Taneïev connaissait sciences, histoire, langues (il étudiait l'espéranto) et philosophie. Il était un proche de la famille de Leon Tolstoï. Influencé d'abord par Tchaïkovski, il s'en démarqua pour forger un style marqué par ses études sur les psalmistes et madrigalistes franco-flamands du Moyen Age et de la Renaissance. Un seul opéra (L'Orestie), une Symphonie de jeunesse, cantates et chœurs a capella composent une œuvre réputée exigeante et austère.

Rien n'est si sûr: il suffit d'écouter le «Scherzo» du Quintette pour piano pour saisir la nature fantasque de Taneïev. Les doigts dévalent le clavier, les cordes crépitent. Le «Largo», passacaille solennelle, saisit par son lyrisme à cœur ouvert. Le violon sublimement goûteux de Vadim Repin, le piano cristallin de Mikhail Pletnev tissent des mélopées sur la basse obstinée au violoncelle – jusqu'à une sorte de cri. A l'inverse, le Trio pour piano en ré majeur dégage une tranquillité sereine. Taneïev le mélodiste trouvent en Repin, Pletnev et Harrell (violoncelle puissant et racé) des avocats hors pair. A l'écoute de ce disque, on se dit que tout espoir n'est pas perdu. Et que des majors peuvent encore étonner sans verser dans le glamour «chic et choc».