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Serial killer, le miroir monstre

«Mindhunter», la nouvelle série produite par David Fincher, évoque les travaux d’un pionnier de l’analyse des tueurs en série au FBI dans les années 1970. Lequel s’était inspiré des feuilletons pour créer l’expression «serial killer»…

On ne pourrait l’inventer. Le terme «serial killer», ce meurtrier qui fait tant florès dans la culture populaire, vient lui-même des films à épisodes, les serials. Robert Ressler, un agent du FBI décédé en 2013, est le père non contesté de l’expression – bien qu’elle soit d’abord apparue dans un roman des années 1950. A la fin des années 1970, on parlait de «serial murderers», ou de «crimes in series» (meurtres en séries). Puis Robert Ressler proposa «serial killer», qui apparaît dans la presse en mai 1981.

Cité par l’universitaire Aurélien Dyjak dans son excellente étude Tueurs en séries, l’invention d’une catégorie criminelle, Robert Ressler avait raconté: «Je crois qu’en décidant de l’appellation, j’avais en tête les feuilletons – serials – qui faisaient fureur à l’époque au cinéma du samedi soir.» Il argumente: le propre d’un feuilleton, à la fin de chaque épisode, est de laisser le spectateur non sur un soulagement, mais sur un accroissement de la tension. «Le serial killer éprouve une frustration analogue.»

Etonnant croisement de la réalité et de la fiction, quand on songe au nombre de films, depuis Psychose, et de séries, jusqu’à Bates Motel au moins, qui ont exploré les méandres du tueur contemporain.

Le jeune fougueux et l’aîné raisonnable

C’est exactement le thème de la série créée par Joe Penhall, produite par David Fincher et Charlize Theron. Mindhunter est disponible sur Netflix depuis quelques jours. Les deux policiers du FBI au cœur de ce feuilleton, qui commence en 1977, sont inspirés de Robert Ressler et de l’un de ses collègues. Holden Ford (Jonathan Groff, acteur avec un air de Macron californien) est le jeune fougueux. Bill Tench (Holt McCallany) représente l’aîné qui modère – c’est lui que les auteurs ont dessiné d’après Robert Ressler.

Holden, donc, s’emballe face à ces nouveaux criminels qui semblent n’avoir aucun motif et qui enchaînent les victimes. Il se rend compte que certains psychologues planchent sur la question, mais que le FBI, la grande police fédérale, ne comprend rien à ces gens-là. Et sans comprendre, impossible d’essayer de prévenir.

Ed Kemper, celui qui parle

Passant outre les doutes de Bill, Holden obtient de voir Edmund Kemper. Interprété par l’incroyable Cameron Britton, élocution parfaite pour une cruauté froide, Ed Kemper, figure réelle – qui vit encore –, a tué au moins dix personnes, dont sa mère. Il croupit dans la prison d’Etat de Californie à Vacaville. Avec Holden, il entame un dialogue de plus en plus trouble.

Leur relation, ainsi que les débats suscités par le tandem Holden-Bill, constitue l’ossature principale de la première saison de Mindhunter. Les experts s’attirent les foudres de leur hiérarchie ainsi que des polices locales là où ils interviennent. Leur seul soutien vient d’une professeure de Boston, qui mesure l’immensité et l’importance de la tâche: tenter de comprendre les auteurs de «multicides», dégager des constantes, des schémas. La lente naissance de ce qui donnera le profilage. Une tâche d’autant plus difficile que les assassins, surtout Kemper, deviennent des miroirs déformants. A force de les fréquenter, Holden s’approche du gouffre…

Le billet de notre blogueuse Emilie Jendly: «Mindhunter»: dans la tête d’un tueur en série

Dans son cheminement, David Fincher fait preuve d’une incontestable cohérence. Des horreurs de Seven, il est passé à la traque du tueur, déjà plus abstraite, à travers Zodiac, aussi inspiré de faits réels. Le dessinateur du journal local y collectait les indices afin de confondre le meurtrier du moment – en vain. Là, le serial killer frappait par son évanescence, il constituait une provocation permanente, une constante remise en cause de l’ordre local.

La critique de Thierry Jobin à l’époque: «Zodiac», pour en finir avec les serial killers

Une série abstraite, bavarde, passionnante

Mindhunter atteint un plus haut niveau d’abstraction. Hormis quelques brèves images rougies dans le générique, la série ne montre aucun crime. Bavarde, elle se construit sur la parole, autour de ceux qui prennent la vie. Les deux héros cherchent des mots, non des maux. Il est question de définition et de destins: explorer la psyché des auteurs de massacres, remonter leurs hantises, dessiner la genèse de leur violence.

La série de Joe Penhall et David Fincher ne fait rien pour séduire le public du robinet à images. C’est sa force. Elle raconte un moment d’histoire criminelle et intellectuelle dans ces Etats-Unis qui ont la violence comme valeur matricielle. Elle ne glorifie personne, ne cloue personne au pilori. Elle montre des policiers qui, face au chaos humain et urbain, ne cessent de prendre la mesure de leur ignorance, de leur béance. Et puis elle dépeint avec subtilité cette intimité du mal et de la fiction, ce qui a fait qu’un jour Robert Ressler a mélangé feuilleton et criminels, comme s’ils coulaient d’une même source.

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