Elle semble se mettre constamment à nu, Lena Dunham. Elle le fait d’ailleurs, au sens littéral, à plusieurs reprises durant les dix épisodes de la première saison de Girls. Elle n’hésite pas à jouer dans le plus simple appareil, affichant ce corps ordinaire, avec courbes et bourrelets. Comme la première affirmation d’une originalité, cette plastique à rebours des canons, posée en rempart.

L’auteure, actrice et réalisatrice new-yorkaise de 26 ans investit un genre déjà saturé, le feuilleton de copines, en y injectant cette détermination à façonner sa voix. Tout en donnant au quatuor de jeunes femmes qu’elle a conçu un mélange, d’abord contradictoire, de validité quasi sociologique et de fantaisie dans la fiction.

Girls commence avec l’arrivée de Jessa (Jemima Kirke) à New York. Cette anglaise voyageuse et revêche est la cousine de ­Shoshanna. La vierge de l’équipe, à tous les niveaux, qui porte sur elle la dose nécessaire de naïveté pour émouvoir et révéler les travers des autres. Pendant ce temps, Hannah (Lena Dunham) se fait couper les vivres par ses parents du Michigan, où elle a grandi. Et elle se perd dans une relation complexe, sexuelle mais pas seulement, avec son supposé petit ami. Elle suit la désillusion amoureuse de sa colocataire, Marnie (Allison Williams), l’élégante du groupe, laquelle travaille, comme de juste, dans une galerie d’art.

La série suivra donc les trajectoires en zigzag de ces quatre amies. Bien sûr, s’agissant de HBO, la référence à Sex and the City s’impose d’emblée. Lena ­Dunham, qui écrit la majorité des épisodes, a d’ailleurs choisi de traiter la filiation de manière presque directe, en citant le feuilleton qui fit les grandes heures de la chaîne câblées, et d’autres, de 1998 à 2004.

Dès le premier épisode, le lien est fait: Shoshanna a un poster de Sex and the City dans sa chambre. Elle demande à sa cousine britannique: «Tu aimes l’affiche?» Jessa répond: «Je n’ai pas vu le film.» Shoshanna précise qu’il s’agit d’une série, s’étonne de cette lacune culturelle («Tu me fais marcher, c’est comme ne pas être sur Facebook»; «Je ne suis pas sur Facebook»), puis s’emballe: «Tu as une p… de classe. Tu es drôle, parce que tu es vraiment comme Carrie, mais avec des touches de Samantha et les cheveux de Charlotte. Un bon mélange.»

L’hommage est rendu. La série de Darren Star sera à nouveau mentionnée, un peu plus tard. Pourtant, faire de Girls une Sex and the City des années 2010 serait abusif. A bien des points de vue, Lena Dunham s’écarte de ce qui lui tiendrait lieu de modèle. Ses héroïnes, à commencer par le rôle qu’elle s’attribue, sont plus jeunes, assumant leur quête d’émotions et d’expériences. Elles se révèlent plus ambitieuses aussi, d’une certaine manière plus graves, ne disposant pas de la légèreté de leurs aînées – pour leur plus grand malheur. Elles n’hésitent pas à foncer dans des discussions futiles, mais elles perdent rarement de vue leur horizon, même si celui-ci n’est pas clair. A ses parents, Hannah, qui ambitionne d’être écrivaine, lance: «Je pourrais être la voix de ma génération.» A 24 ans, âge du personnage, elle ajoutera même une fois: «Ma vie est une succession d’erreurs»…

«Voix de ma génération»: la presse américaine a bondi sur l’idée. En avril, avant la diffusion américaine, Vogue se demandait ainsi: «Lena Dunham est-elle la Woody Allen de sa génération?», jugeant l’hypothèse «pas si déraisonnable». Le parallèle peut sembler formel, renvoyant à un certain état d’esprit, et un humour, new-yorkais. Fille d’une peintre et d’un designer de l’Ohio venue dans la cité de Woody Allen, Lena Dunham a tout d’une jeune femme bien née, dotée du bon bagage culturel, et qui s’est vite illustrée dans le cinéma indépendant, notamment avec son deuxième long métrage, Tiny Furniture.

S’agissant de l’entreprise Girls, la désormais égérie de la fiction TV est toutefois bien encadrée. Le vétéran des comédies légères Judd Apatow officie comme coproducteur. Un bonus de l’édition DVD, montrant une lecture à la table d’un épisode par les acteurs devant un parterre fourni de responsables, illustre d’ailleurs à quel point cette série d’auteure est couvée par le studio et la chaîne. Cette dernière a misé sur la bonne battante: sincère et ironique à la fois, Lena Dunham n’impose pas seulement son corps, mais aussi une voix.

(Cet article est paru en janvier 2013, lors de la sortie de la saison 1 en DVD).