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La série «Skam», événement ado

La série déclinée sur les réseaux sociaux et sur France 4, qui raconte les turpitudes de lycéens, est un triomphe. Une histoire à succès calquée sur une formule de Norvège. Les actrices racontent

On a rencontré les actrices de Skam France il y a quelques semaines, pendant le festival Séries Mania, dans le bâtiment de la Chambre de commerce de Lille, avec ses hautes fenêtres, son beffroi et, au plafond, ses peintures baroques. Les jeunes vedettes parlent à la mitraillette mais doucement, et au-dessus d’elles flottent des figures sculptées en bois doré, «Purdenter», «Probiter». Contraste: «Skam, ça nous donne l’occasion de parler de nos problèmes, alors que généralement, ce sont des politiciens de 100 ans qui en parlent…», lance Lula Cotton-Frapier, qui incarne Daphné.

Skam France est la nouvelle histoire à succès de la fiction pour ado. La série, d’abord proposée en capsules de quelques minutes sur les réseaux sociaux, fait florès pour son public cible. Sa première saison a compté 4 millions de vues, quelque 16 000 commentaires sur Facebook, et les comptes des personnages ont capté 120 000 abonnés.

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A la fin de la semaine, l’épisode classique

Les petites séquences sont égrainées chaque jour, et à la fin de la semaine sur France 4, elles sont rassemblées en un épisode classique de 26 minutes – la deuxième saison en compte 13. «Cette diffusion chaque semaine, c’est la réunion de famille du samedi soir. Me grands-parents ne comprennent rien, mais ils adorent», rigole Coline Preher (Alexia). Lula Cotton-Frapier renchérit: «J’ai mis mon père devant l’écran, maintenant il regarde tout seul. Ma mère regarde quand sa journée a été mauvaise…»

Les tourments de cinq lycéennes

Skam raconte les tourments et les soucis de cinq lycéennes, sur un ton plutôt franc, avec un fort réalisme, jusqu’à une certaine lenteur, assumée. Les déceptions amoureuses s’ajoutent aux turpitudes amicales, et se noient parfois dans les soûleries de fin de semaine. Un point qui étonne vite est l’absence quasi totale des parents – chez les adultes, quelques profs sont visibles. Philippine Stindel (Emma) explique: «C’est l’âge où on essaie d’esquiver les parents, il est normal qu’on les voie peu.»

Chaque saison devrait être axée sur l’une des protagonistes. Il est, par exemple, question de la solitude d’Emma, rejetée par presque tout le monde, qui fait son chemin: «Elle passe par des phases où elle est toute seule, elle en chie pour avoir des amis. Dans la saison 2, elle devient plus ouverte», raconte son interprète.

Un miracle venu de Norvège

Skam France représente le miracle du moment pour un audiovisuel public tant soucieux de rajeunir son audience. L’histoire a commencé en Norvège: Skam (la honte) y a été créée par la scénariste Julia Andem, dont c’est la première œuvre. Dans son pays, elle a duré de 2015 à 2017, en diffusion sur la chaîne publique, la NRK. Et elle a été repérée loin à la ronde. Il existe une version italienne, une anglaise. Facebook a acheté les droits pour les Etats-Unis, et Julie Andem elle-même est impliquée dans Skam Austin. France Télévisions, elle, s’est associée à la RTBF («Je suis Belge!» lance en préambule Lula Cotton-Frapier).

Les producteurs norvégiens ont pris très au sérieux l’adaptation de leur œuvre. Directrice littéraire de la version française, Sofia Benchekroun se souvient: «Ils nous ont convoqués à Oslo, avec les Espagnols et les Allemands notamment, pour nous expliquer le concept. Ils tiennent beaucoup à la mission de service public de la série, aux messages qu’elle véhicule.» Quand les séquences évoquent les altérités, par exemple, ou le harcèlement: «Nous devions aborder ce sujet, il est présent dans la version norvégienne.»

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Une nouvelle écriture

Pour fabriquer deux saisons d’un trait, les auteurs ont dû innover par rapport aux habitudes hexagonales, ajoute la scénariste: «Les Norvégiens écrivaient et produisaient à trois semaines de la diffusion, c’était très souple. Nous avons dû trouver un autre moyen de faire, et c’était une écriture très nouvelle pour nous. Par exemple, nous écrivons précisément les dialogues, quitte à utiliser un peu d’improvisation ensuite.» Coline Preher précise: «Parfois c’était une manière de parler un peu âgée… On indiquait qu’on ne dit pas les choses comme ça.»

Car c’est bien la proximité avec leurs vies qui inspire les actrices. Lula Cotton-Frapier note que «c’est très proche de la série originale, mais nous adaptons. Les scènes de baston, en Norvège, sont très Apple Store. Chez nous c’est des bastons.» Assa Sylla, qui incarne Imane, la fille voilée du lycée, veut le souligner: «Imane était mon personnage préféré dans la version norvégienne… C’est un rôle qui change, on ne voit pas de fille voilée en France. Et on parle de religion dans la série…» Sans honte.

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