Séries TV

Les séries à l’heure des années 80

Un grand nombre de séries, dont certaines productions du géant Netflix, choisissent aujourd’hui de replonger dans l’univers des années 80. Un come-back qui fait mouche, même auprès des jeunes

Dans le ring cerclé de néons roses, des justaucorps en lycra s’agitent sur un air de rock. Le cadrage est serré mais laisse entrevoir les crinières permanentées des catcheuses, qui ondulent au rythme de l’échauffement.

La bande-annonce de GLOW, nouvelle production signée Netflix, ne dure pas plus d’une vingtaine de secondes. Et pourtant, il n’en faut pas plus pour planter le décor. Des couleurs flashy, des paillettes, du kitsch: pas de doute, ça sent les années 1980.

La série, annoncée pour juin prochain, propose en effet aux téléspectateurs de les catapulter trente ans en arrière dans la mégapole de Los Angeles. On y suivra les aventures de Ruth Wilder, une actrice de seconde zone qui voit dans une émission de catch féminin l’occasion de sortir de l’ombre. GLOW, acronyme pour Gorgeous Ladies of Wrestling (Les Magnifiques Dames du catch), fait référence au programme télévisé du même nom diffusé sur les écrans américains de 1986 à 1989, dont la série s’est largement inspirée.

Talkies-walkies et comics

Et elle n’est pas la seule à miser sur les années 80. Souvent moquée pour ses excentricités voire son mauvais goût, la remuante décennie fait aujourd’hui un come-back remarqué dans le monde des séries télévisées. Outre GLOW, plusieurs productions ont choisi d’y planter leurs scénarios. Ainsi, The Americans nous replonge dans les affaires d’espionnage durant l’ère Reagan; «San Junipero», l’un des plus célèbres épisodes de la série britannique Black Mirror, suit la romance de deux jeunes femmes dans les eighties. Quant à Stranger Things, le carton de Netflix sorti l’an passé, il raconte la disparition d’un jeune garçon dans une petite ville de l’Indiana en 1983.

Alliant mystère et frissons, la recette de Stranger Things séduit. Deux semaines après sa sortie, plus de huit millions de personnes avaient téléchargé les huit épisodes de la série, devenue l’une des plus populaires du groupe américain.

Mais ce sont surtout les nombreux clins d’œil aux années 80 qui ont marqué les esprits. Des talkies-walkies aux téléphones à cadran, des comics X-Men aux posters des Dents de la Mer, Stranger Things ne lésine pas sur les hommages à la culture pop de l’époque. Et à son cinéma. «Il y a des références claires à l’univers iconographique des années 80, explique Charles-Antoine Courcoux, spécialiste d’histoire du cinéma à l’Université de Lausanne. On mêle l’imaginaire de Spielberg, ancré dans ces banlieues pavillonnaires américaines, à celui, parallèle et inquiétant, de John Carpenter».

Et pour que l’immersion soit totale, la bande-son de la série alterne les compositions originales, des variations inquiétantes au synthé, et les classiques des eighties tels qu’«Africa» de Toto ou «Should I stay or should I go» par The Clash.

Question de génération

Pourquoi donc cette fascination pour l’univers des années 1980? Il pourrait s’agir d’une question de génération. «Ceux qui se trouvent aujourd’hui aux manettes sont des quadragénaires qui ont vécu leur jeunesse à cette période et ont plaisir à la raconter, avance Charles-Antoine Courcoux. Ce sont eux aussi qui accèdent à un pouvoir d’achat plus important. On a donc en quelque sorte une génération qui se parle à elle-même!»

Mais le recours à la nostalgie dans les séries TV ne se limite pas aux années 1980, nuance le spécialiste, puisque certaines se sont récemment inspirées des années 1950 ou 1960, à l’instar de Mad Men. «Et à chaque fois, c’est le même mécanisme: on se sert du passé pour formuler des discours contemporains. L’histoire de Stranger Things, par exemple, reflète la peur très actuelle de la perte de l’enfance dans un univers parallèle et dangereux, celui du Web et des réseaux sociaux. A première vue, l’approche de GLOW semble quant à elle plus parodique. L’important est donc moins la référence au passé que ce que le réalisateur veut en dire.»

Plus grande liberté

Evoquer le présent à travers le prisme du souvenir, c’était aussi la volonté d’Anna Winger, créatrice de Deutschland 83. Cette série télévisée allemande, sortie en 2015, raconte l’histoire de Martin Rauch, jeune officier est-allemand que le service de renseignement extérieur de la RDA envoie infiltrer une base militaire de l’Ouest… en 1983.

Si le choix de l’année s’est d’abord imposé par intérêt historique, en tant que moment clé dans la course aux armements nucléaires, «travailler sur l’histoire offre une liberté que l’on n’a pas avec le matériel contemporain», affirme Anna Winger. Dont le scénario Est-Ouest résonne particulièrement aujourd’hui, alors que Berlin se voit pris entre Washington et Moscou dans la crise ukrainienne.

Décennie fantasmée

Une liberté, mais aussi un certain plaisir à reconstituer l’Allemagne des Trabant, des walkmans et de «99 Luftballons». Sans aucune prétention d’exactitude. «Il ne s’agit pas d’un film de patrimoine ni d’un biopic, mais bien d’une version fantasmée de cette période», précise l’écrivaine américaine, qui vit à Berlin.

Car elle fait rêver, la décennie 1980. Même ceux qui ne l’ont pas vécue. C’est d’ailleurs auprès des jeunes téléspectateurs que Deutschland 83 a eu le plus de succès. Une génération qui a plaisir à découvrir ces années sur écran et qui s’en approprie aujourd’hui les codes. Alors que les playlists faisant honneur aux années 1980 fleurissent sur Spotify, les épaulettes, les crop-tops ou le color-block sont de retour dans les armoires.

Peur du vide

Valentine Ebner, chargée de cours à la HEAD et spécialiste de design mode, constate dans les travaux de ses étudiants des influences propres aux eighties. «Ou en tout cas de l’interprétation qu’ils s’en font. Les années 1980, c’était aussi Thatcher et l’ultralibéralisme, mais eux en retiennent un côté très énergique, léger et positif. Et peut-être une certaine fragilité, car après Mai 68 et le Flower Power, les années 1980 étaient un moment de rupture, de renouveau.»

C’est bien connu, la mode est fondamentalement cyclique. Dans cette logique, les séries nous parleront-elles bientôt des années 1990? Difficile à prévoir, selon Charles-Antoine Courcoux. «Ce qui est certain, c’est que l’industrie télévisuelle, comme hollywoodienne, déteste le vide. Et dans une période de mutations et d’incertitude comme aujourd’hui, il y a quelque chose de rassurant à recycler ce que l’on connaît.»

Le stock de madeleines télévisuelles à la saveur eighties est en tout cas loin d’être épuisé: Stranger Things sera de retour en octobre et la deuxième saison de Deutschland 83 est prévue pour l’an prochain.

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