Il l'assure, c'est «le paradis». Lequel se situe donc à Paris, Forum des halles, pendant le festival Séries Mania, qui s'achève ce dimanche. L'année passée, le producteur genevois Jean-Marc Fröhle a participé à une journée de pitches: sélectionnés parmi 200 candidats, une quinzaine de promoteurs de séries TV avaient 10 minutes pour présenter leurs projets à des représentants de chaînes de TV et des acheteurs.

Jean-Marc Fröhle couve un feuilleton dans le milieu des banques. Il a noué des liens débouchant sur une coproduction avec des partenaires belges, et il a suscité l'intérêt de vendeurs internationaux. «Tous les trois mois, on me demande où en est le projet. En cinéma, cela n'arrive jamais. C'est le monde à l'envers...» Cette année, il cherche à compléter son tour de table. Présente pour la RTS, la responsable des fictions Françoise Mayor discute avec des Danois désireux d'évoquer des écoles privées suisses dans un feuilleton sur la monarchie, ou avec des Suédois voulant tourner au CERN.

En coulisses, l'Europe des séries TV se bâtit à une vitesse étourdissante. L'extraordinaire popularité de la fiction sur petits écrans accroît l'appétit des diffuseurs, des classiques chaînes de TV aux nouveaux acteurs tels que les géants du web. A l'exception des Anglais et des Scandinaves, les Européens ont traîné les pieds pendant des années. Aujourd'hui, ils s'ébrouent. Avec force.

■ Les auteurs désormais en première ligne

La révolution des séries passe par des changements complets des manières de faire. Sauf exceptions, la page des téléfilms de 90' à personnages récurrents est tournée. Le pouvoir des réalisateurs est mis à bas au profit des auteurs, qui travaillent en équipes, et surtout du ou des créateurs, chefs d'orchestre des fictions du nouvel âge. Ce modèle est américain, mais l'Europe l'adopte en le modelant. La Grande-Bretagne connaît ce régime depuis longtemps, les Danois l'ont repris, et puisque ce petit pays domine le continent des séries, les autres suivent.

La Flamande Kaat Beels, cocréatrice de «Beau Séjour», un thriller qui va faire événement sur Arte, résume: «Nous avons pris l'habitude des équipes de scénaristes (la «writers room»). Notre intrigue est complexe, il faut plusieurs regards.» L'argument se fait aussi plus pratique: «Nous sommes plusieurs femmes et il y avait des congés maternité...» sourit-elle.

■ Des remakes et d'autres inspirations

D'un pays à l'autre, on s'observe, on s'inspire, on partage. L'échange le plus classique repose sur l'achat de fictions pour en faire des remakes. Il y eut la franco-britannique «Tunnel» d'après la suédois-danoise Bron/Broen (The Bridge). Dans deux semaines viendra «Sam», le nouveau succès de TF1 avec Mathilde Seigner en prof non conformiste, adaptation de la danoise «Rita». Le seul fait que la première chaîne de France, celle de «Joséphine Ange Gardien», aille chercher ses idées ailleurs prouve à quel point les temps changent – même si là, le résultat est piteux.

La libre circulation télévisuelle en Europe génère d'autres expériences. Pour obtenir son futur triomphe espéré, «Jour Polaire», Canal + a mandaté Måns Mårlind et Björn Stein, les créateurs de «Bron/Broen», en leur laissant une quasi totale liberté d'écriture, sauf qu'il fallait un peu de France dans l'histoire. Résultat, avant même le générique, le diabolique duo suédois attache Denis Lavant sur les pâles d'un hélicoptère pour le décapiter à la mise en marche du rotor. Ils sont durs, au nord.

■ Les Américains lorgnent l'Europe

Les Suisses aussi courtisent les Scandinaves. En France, les Anglais ont la cote. Même les Américains veulent tremper leurs doigts dans le nouveau pot de miel européen. Le romancier Harlan Coben a choisi Londres comme quartier général pour les séries qu'il veut développer. La première, «The Five», démarre jeudi sur Canal+.

Le remarquable thriller politique norvégien «Mammon» a été acquis par HBO Europe, qui le développe en Hongrie et en Pologne. Le 5 mai, Netflix dévoilera «Marseille», sa première série française. Le site américain de vidéo à la demande a suscité et payé des séries de la même façon avec les Allemands, les Italiens et les Espagnols.

■ Le risque d'une uniformisation

Ces mouvements en tous sens peuvent déboucher, c'est le revers, sur une relative uniformisation des manières de raconter et d'emballer les séries. Le générique léché sur musique anglo-saxonne, la mise en place rapide en premier épisode puis le nécessaire ralentissement, la stylisation sensorielle à grandes doses de plans aériens par drones et de musique atmosphérique forment une vulgate esthétique.

Le phénomène reste relatif, car la concurrence oblige à chercher les pistes inédites, les postulats surprenants. Et la vitalité du genre redonne vie à des secteurs sinistrés ces dernières années. Les séries revivent en Allemagne, en Italie, en Espagne.

■ La Belgique en vogue

Sur le flanc européen, la cuvée 2016 de Séries Mania a montré deux fortes tendances. Le poids écrasant du genre policier, qui triomphe d'un bout à l'autre du continent. Mais justement, avec de surprenantes variations: dans «Beau Séjour», l'héroïne est la victime, décédée, qui enquête sur son propre assassinat.

L'autre nouveauté est l'irruption de la Belgique francophone, jusqu'ici cantonnée aux sitcoms, parfois de qualité. Deux séries – policières – situées dans la même région du sud de la Wallonie frappent les esprits. Primée par un jury où siégeait l'auteur de ces lignes, «La Trêve», immédiatement achetée par la RTS et France 2 pour la diffuser, conte l'enquête sur la mort d'un footballeur togolais venu jouer en Belgique. Ennemi public, elle, s'inspire avec finesse et courage des suites du traumatisme Dutroux. Un nouveau territoire se fait générateur de talents, un de plus.

■ Un festival européen en vue

Pour faire bouillonner la marmite européenne, les lieux d'échange se multiplient. Créé il y a sept ans, Séries Mania est concurrencé notamment par le Festival de Berlin, qui mise gros sur le petit écran. Même s'il a d'autres soucis, le gouvernement français a pris la mesure du défi. Avant d'être débarquée, la ministre de la Culture Fleur Pellerin a lancé l'idée d'un «Cannes des séries», reprise mot pour mot par sa successeure Audrey Azoulay. La création du grand festival européen des feuilletons est promise, déjà, pour l'année prochaine – ce serait alors quelques semaines avant la présidentielle. Dans ce monde-là, tout s'accélère.


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