L'intérêt de ce fameux professeur rehausse encore le prestige de son nouvel objet d’étude: les séries TV. Il a enseigné à Harvard, entre autres, il a dirigé l’Institut français de relations internationales, et le voici qui se pique de feuilletons. Dominique Moïsi, c'est l’éminence, propose sa Géopolitique des séries.

Nulle récupération d’une mode, se défend-t-il: sa réflexion suit son essai à succès "La Géopolitique de l’émotion". L’intellectuel ne se lance pas sur la vague, il utilise une matière populaire qui exprime le monde: «Les séries télévisées à succès composent et reflètent tout à la fois un état du monde contemporain.»

Remonter à Dallas et Derrick

Pour comprendre le poids, et l’influence, du feuilleton populaire, Dominique Moïsi remonte à Dallas et à Derrick, deux séries qui «ont eu une influence géopolitique significative dans les années 1980 -1990». Non pour leurs intrigues ou leurs personnages, mais par la manière dont elles décrivaient un cadre de vie qui a fasciné le reste du monde – en tout cas, le tiers monde d’alors pour la saga pétrolière, l’Allemagne de l’est s’agissant des enquêtes munichoises.

Le cliché si éculé de l'addiction et «l’infantilisation»

Mais les séries des années 2010 possèdent une puissance bien plus grande. La période est au «triomphe du temps des séries». Dans son approche du genre, l'essayiste fait montre d’une juste connaissance, mais tombe pourtant dans un travers classique de la critique des feuilletons. D’un côté, il signale «l’apport décisif des scénaristes», la construction particulière de ces fictions TV dont «le temps se rapproche plus de la littérature que du cinéma». Puis plus loin, il décrit l'expérience du spectateur avec l'habituel, et facile, recours à la notion d’addiction.

A propos de Game of Thrones, il souffle: «… On est pris par la débauche de moyens et d’effets spéciaux, on est entraîné par le rythme endiablé de la série. La raison vous dicterait de résister, mais, dans un processus d’infantilisation, vous devenez des esclaves, captifs et heureux de l’être.» Des contempteurs des feuilletons TV pourraient reprendre ces termes à leur compte. Paradoxe de la fascination.

De même, on peut s'interroger sur la première des cinq séries qu’il a choisi d’analyser. Le corpus s’ouvre avec Game of Thrones, fait le détour historique britannique de Downton Abbey, embraie sur Homeland et House of Cards, avant de déboucher sur Occupied, la paranoïa norvégienne imaginée par l’écrivain Jo Nesbø.

Game of Thrones, fiction actuelle

Game of Trones? De la sombre heroic fantasy comme terrain de jeu géopolitique? Ce croisement, comme le concède Dominique Moïsi, de Shakespeare et de Tolkien, pour raconter les soubresauts du monde? Oui, assure-t-il, tout en laissant entrevoir que son goût immodéré pour la série inspiré par George R. R. Martin submerge un brin son analyse politique. Néanmoins, s’agissant des terres de Game of Thrones, «la comparaison avec le Moyen-Orient et sa violence est certes incontournable, mais loin d’être exclusive». Ces combats de clans peuvent aussi rappeler les guerres entre Athènes et Sparte.

Downton Abbey, une nostalgie

Downton Abbey donne lieu à une jolie analyse sur le mode de la «nostalgie de l’ordre». Là, c’est la fin d’un monde, déployée sur six saisons, qui intéresse le professeur. La série de Julian Fellowes conte l’agonie d’une vie de château, si elle so british, pourrait aussi valoir pour d’autres civilisations qui se découvrent mortelles, selon le mot de Paul Valéry.

Homeland, cœur de cible

Sans surprise, Homeland, Occupied et House of Cards apparaissent plus à leur place dans la lecture de Dominique Moïsi. De la première, il dit qu’elle donne «les clés de lecture, volontaires ou non, des errements de la politique américaine» au Moyen-Orient. Sous la plume de l’expert, la démonstration est magistrale: le suspense de Howard Gordon et Alex Gansa, librement inspiré d’une série israélienne, condense les contradiction de l’Amérique, dans la région – par exemple, le fait de brandir la démocratie tout en soutenant «des régimes autoritaires qui constituent le terreau le plus fertile à la naissance et à l’épanouissement de groupes terroristes.»

Occupied, le petit-lait pétrolier

Avec Occupied, Dominique Moïsi boit du petit lait-pétrolier. Cette invasion de la Norvège par la Russie, afin de mettre la main sur les champ d'or noir au large, brasse de nombreux thèmes du moment (la lutte pour les sources énergétiques, le réchauffement, le statut d’un pays non membre de l’UE mais couvert par l’OTAN…) et du passé, comme le traumatisme de l’occupation.

House of Cards, au centre de la déliquescence

De manière surprenante, c’est pourtant House of Cards, cette histoire sise à la Maison-Blanche et par nature loin du terrain géographique réel, qui inspire le plus l’auteur. En sus, il propose un modèle de série didactique qui opposerait Etats-Unis et Chine: après les peurs narrées dans les séries, il plaide pour des fictions d’explication et d’espoir.

Voir. Cette intéressante et ironique analyse de la philosophie de la série:

Mais avant cela, il aime évoquer cet ami chinois qui lui raconte à quel point certaines élites du pays adorent House of Cards, laquelle prouverait le peu de différences existant entre les régimes de Washington et de Pékin, et leurs luttes acharnées pour le pouvoir. Le spécialiste rapproche bien sûr House of Cards de The West Wing (A la Maison blanche), dans laquelle Martin Sheen, durant la majeure partie des saisons, a incarné le président. Avec, encore, une foi dans la vie politique. Fin du rêve américain, «dysfonctionnement de la politique américaine», triomphe du mensonge: House of Cards, elle, raconte un pays rongé, mais aussi blessé depuis le 11-Septembre.

Le propos majeur: cet étonnant paradoxe américain

C’est le cœur du propos de Dominique Moïsi, ce paradoxe américain: le pays n’est plus la superpuissance qu’il fut, mais son soft power, en particulier ses séries regardées partout dans le monde, reste d’une force inouïe.

Face à ces sursauts d'Amérique, pour dire vraiment à quel point les séries racontent le monde, il faudrait des perspectives de Corée, du Burkina Faso, ou d'Argentine. Emprunte d’un enthousiasme réjouissant, la démarche de Dominique Moïsi représente un stimulant premier pas.


Dominique Moïsi, La Géopolitique des séries. Stock, 198 p.


Sur ces thèmes