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Les séries TV, toutes ces histoires qui donnent envie de l'Histoire

«Game of Thrones» fascine par sa médiévale attitude, «Vikings» passionne avec ses Nordiques hipsters: bulldozers de la culture populaire, les séries empoignent l'Histoire. Et elles en donnent appétit aux étudiants

Voici que les séries TV, ces bulldozers de la culture populaire, racontent l'Histoire. Certes, Game of Thrones n'est pas une série historique: pourtant, dans les universités romandes comme ailleurs, elle agite les facultés d'Histoire. Car dans ses deux dimensions du genre «médiéval fantastique», certains soulignent le pan «médiéval», et les étudiants s'y intéressent.

A Genève lundi prochain, une grande journée Game of Thrones, coorganisée par la Maison de l’histoire et Le Temps, devrait remplir le grand auditoire d'Uni Bastions. Un succès prévu d'avance, comme tout ce qui se fait autour de cette série: il y a trois ans, la venue au Festival du film fantastique de Neuchâtel de George R. R. Martin, auteur des romans du Trône de fer, a créé l'événement. L'écrivain à la casquette, qui passe ses journées à massacrer ses personnages, clame son goût pour l'Histoire, la grande, et notamment le cycle des Rois Maudits de Maurice Druon.

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L'appétit historique des séries ne s'arrête pas aux combats en armures. Ces dernières années, il y eut la brillante Rome, puis des variations sur les Borgias. Aujourd'hui, y a, parmi d'autres, l'excellente Vikings, ou, pour l'histoire contemporaine, The Crown, à propos de la reine Elizabeth. Plus original, des auteurs s'emparent de l'histoire immédiate, comme la Guerre froide dans The Americans ou Deutschland 83.

Des feuilletons populaires

Il ne faut pas sous-estimer le poids populaire de ces feuilletons. Game of Thrones est la fiction audiovisuelle la plus regardée du moment de par le monde. Cet été, pour la septième saison, la RTS a capté 100 000 fidèles romands grâce à sa diffusion un jour après la fenêtre américaine, un gain de près de 10% par rapport à la saison 6. Entre les deux saisons, le visionnement à la demande sur le web a bondi de 16 000 à 30 000 démarrages des vidéos. Ce n'est qu'un aperçu local: le piratage gonfle tous les chiffres.

Aux Etats-Unis, Vikings, créée par l'Anglais Michael Hirst, est financée et montrée par le canal History. Bien que ses audiences baissent, elle a dépassé les quatre millions de téléspectateurs, un score élevé pour une telle chaîne. Le 6 décembre prochain, History dévoilera Knightfall, sa grande série médiévale à gros budget, sur les croisades.

S'agissant de la Britannique The Crown, comme toujours, Netflix ne donne aucun chiffre d’audience. Mais le seul fait que le réseau californien a fait bondir les records de budget par épisode montre qu'il croit au genre.

A ce propos: Avec «The Crown», Netflix s’offre les joyaux de la Couronne

Le fact-checking des scènes de combat

Ceux qui enseignent l'histoire saluent cette appétence pour le passé sur petits écrans. Le médiéviste neuchâtelois Daniel Jaquet évoque un «gonflement des effectifs» dans les cours. Ce chercheur associé au Centre d’études supérieures de la Renaissance à Tours a enregistré un cours en ligne évoquant le duel judiciaire opposant la Vipère de Dorne et la Montagne à la fin de la quatrième saison de Game of Thrones, pour un professeur de Montréal. «Tout les médiévistes surfent sur la vague. La série est devenue un produit d'appel.»

Le trentenaire pousse aussi la comparaison en mouillant la cotte de maille: il s’est acheté une réplique d'armure médiévale pour tester les techniques de combat décrites dans les manuels d'époque et celles de la série de HBO. Il est formel: impossible de planter une lance dans une cuirasse comme on le voit souvent dans la série. 

Evoquer «Game of Thrones» parle aux étudiants

Maître-assistant à l’Université de Lausanne, Roberto Biolzi donne depuis des années un cours sur la guerre au Moyen-Age. Il raconte: «J’aime faire des allusions à Game of Thrones, cela parle aux étudiants. Et George R. R. Martin a de réelles inspirations dans l’époque médiévale, il les revendique.» Le feuilleton créé pour la TV par D. B. Weiss et David Benioff permet par exemple «d’aborder les alliances matrimoniales, ou les stratégies guerrières».

Roberto Biolzi ne constate pas forcément une ruée des étudiants sur son époque de prédilection. Game of Thrones provoque un intérêt, mais il y a eu des précédents: le maître-assistant mentionne le cycle du Seigneur des anneaux, qui avait déjà son lot de référence médiévales à travers le fantastique.

Nicolas Meylan, actuellement chargé de cours dans l'unité d'histoire des religions à l'Université de Genève, évoque une conférence portant sur la série, organisée par des étudiants lausannois il y a deux ans: «Elle avait réuni 200 personnes. Je n’avais jamais vu autant de monde. J’imagine que les étudiants étaient contents de m’entendre parler de choses qui le touchent un peu plus personnellement.»

Parfois, oui, la fiction influence les choix des étudiants

L’influence de la fiction sur les étudiants demeure un phénomène complexe. Cependant, l'Université de Lausanne constitue un petit laboratoire à taille réelle, parce qu'elle abrite une institution unique en son genre en Europe: son Ecole des sciences criminelles.

Dans les années 2000, le triomphe écrasant des Experts a vraiment suscité des vocations en criminologie et médecine, même si les nouveaux inscrits disaient avoir un vague intérêt pour la matière auparavant. Durant l'année académique 2005-2006, alors que Gil Grissom étudiait ses insectes sur les écrans de TV, l’Ecole lausannoise des sciences criminelles a enregistré un pic historique de ses inscriptions.

Les limites de la fiction

Les universitaires se montrent toutefois prudents sur leur utilisation du «produit d’appel» Game of Thrones. Daniel Jaquet se refuse à aller plus loin que les allusions pertinentes à cette série, par exemple en lui consacrant un cours entier. «Une fois qu'on a aguiché le chaland, on fait quoi derrière? Moi, je veux continuer à étudier le combat médiéval. Et ça, c'est pas la même chose que le combat façon Game of Thrones

Amusantes limites de la fiction, mais le débat se révèle subtil. Après tout, on peut être surpris de voir l’expert français Dominique Moïsi parler de géopolitique contemporaine en recourant à Game of Thrones, dans son ouvrage Géopolitique des séries. Il s’en explique, mais on le sent bien plus inspiré, et précis, lorsqu’il analyse Homeland

A propos du livre de Dominique Moïsi: Les séries TV racontent si bien la peur du monde

Michael Hirst et sa détestation de «Game of Thrones»

La discussion est vive chez les créateurs de séries eux-mêmes. Rencontré il y a quelques années au Festival de Genève, alors nommé Tous Ecrans, l'élégant Michael Hirst disait pis-que-pendre de Game of Thrones, en substance: une série fantaisiste, brutale et vulgaire. Il dénonçait une escalade de la violence et du sexe dans les séries qui se drapent d'un propos historique – ce qui, venant du maître d’œuvre des Tudors, ne manque pas de sel. Surtout, il se targuait du travail de recherche pour Vikings, du réalisme de sa série, soucieuse de traquer au plus près les mouvement de ses conquérants nordiques.

Voire… «Dans Vikings, ils mélangent bien des personnages historiques et des périodes», lance Roberto Biolzi. Tandis que les concepteurs de Game of Thrones ont de solides références : «On voit bien les parallèles, les Huns derrière les Dothraki, les Vikings au nord, les Byzantins au sud, et la richesse des cités italiennes clairement évoquée». Mais alors, quid de la dimension fantastique? «L’association des dragons au Moyen-Age est une réalité culturelle depuis le XIXe siècle. Il y a là un imaginaire collectif puissant.» Que Game of Thrones ragaillardit pour le XXIe siècle.

Notre éditorial, en juillet 2017: Cette affolante boulimie pour les séries TV


Game of Thrones vu par les historiens

Scènes de combats, géopolitique de la magie ou émancipation des héroïnes: les historiens décryptent la série Game of Thrones à l'Université de Genève lundi prochain. Coorganisé par la Maison de l'histoire et Le Temps, le cours public réunira les médiévistes Daniel Jaquet et William Blanc, la spécialiste de l'esthétique du cinéma Mireille Berton et celui d'histoire des religions Nicolas Meylan. 

The Historians, saison II: Game of Thrones, lundi 30 octobre à 18h15, Unibastions salle B106

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