Littérature

La sérotonine ne remplace pas Dieu, l’amer constat de Michel Houellebecq

L’auteur des «Particules élémentaires» lance un personnage en rupture, désabusé, sur les routes d’une France en déréliction où le désespoir l’emporte sur la révolte. En librairie le 4 janvier

Il y a plusieurs Michel Houellebecq. Tout comme Florent-Claude, narrateur de Sérotonine, mâle blanc de 46 ans qui arpente dans son 4x4 une France sans Dieu, l’écrivain présente, en matière d’écriture, des traits multiples et contradictoires, tantôt séduisants, tantôt détestables, ce qui ne facilite pas la tâche de la critique. C’est ainsi que le dernier roman signé Michel Houellebecq qui paraît le 4 janvier, est à la fois digne d’intérêt et agaçant: «Enfin je simplifie, mais il faut simplifier sinon on n’arrive à rien», dit l’auteur lui-même.

Dans Sérotonine, Michel Houellebecq suit à travers Paris puis en Normandie, Florent-Claude, personnage en quête d’amis perdus et d’amours révolues. L’écrivain ne déroule pas ici un seul grand thème, mais plusieurs. Ceux qui font écho à l’époque sont au moins deux. Il y a d’une part la chimie, ce Captorix «qui fonctionne en augmentant la sécrétion de sérotonine», qui soigne les âmes et rend les corps impuissants et donne son titre au livre, ouvrant et fermant à coups de pilules la tragique histoire de Florent-Claude. D’autre part, et c’est le cœur du récit, la débâcle paysanne, la lente chute des producteurs de lait, Normands en l’occurrence, alimente une révolte dont Florent-Claude sera témoin. C’est la trame sociale et rebondissante de Sérotonine. D’autres thèmes mineurs, du point de vue du récit, viennent se mêler à ces deux-là, dont la pédophilie et le tourisme dit «de charme».

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Quête d'amour

Entre ces confrontations avec un corps décidément décevant, avec son médecin, avec un ancien ami et ses anciennes petites amies, Florent-Claude semble en quête d’amour… Quoi d’autre? Sérotonine relate donc, à la première personne, le destin d’un personnage à la fois éperdu d’aimer, amer, impuissant, décadent et égoïste: «… revenons à mon sujet qui est moi, ce n’est pas qu’il soit spécialement intéressant mais c’est mon sujet».

Comme il se doit dans un roman de Houellebecq, Florent-Claude est intarissable sur les prouesses sexuelles de ses ex-petites amies. Vidéos libertines avec amants virils ou canins, trous et caresses du fait de «salope» et autre «pute» de papier sont au rendez-vous. Mais il n’y a pas que les «jeunes chattes humides» – que le narrateur propose de substituer aux «jeunes filles en fleur» de Proust afin de contribuer «à la clarté du débat, sans nuire à sa poésie» – qui font courir Florent-Claude: l’espoir de retrouver l’amour, le vrai ne l’a pas encore tout à fait déserté. Si seulement il pouvait reconquérir Kate ou Camille, jadis tant aimées et si bêtement quittées.

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Oscillations

Entre la pornographie et la romance, Houellebecq oscille, même s’il pare la trivialité d’imparfait du subjonctif: «Si nous avions été dans une comédie romantique, j’aurais […]. Eussions-nous été dans un film porno que la suite eût encore été bien davantage prévisible […]. Nous étions dans la réalité, de ce fait, je suis rentré chez moi.» Aimées ou baisées – idéalement les deux – les femmes apparaissent comme une étrange tribu, «une espèce apparentée», (la formule est de Florent-Claude), dotée tantôt des plus fascinantes qualités, tantôt des plus horribles défauts (en particulier lorsqu’elles ne sont plus de première fraîcheur).

Outre cette misogynie latente, Florent-Claude et son marionnettiste posent çà et là les petites bombes provocantes dont Houellebecq ne saurait se passer: un salut aux homosexuels – «pédale botticellienne» et autres «vieux pédés» – ou cette ode aux Hollandais «races de commerçants polyglottes et opportunistes»… Parfois, face aux jeunes filles en fleur, la blague devient lourdingue: «La pression de gonflage de leurs pneus (enfin de leurs pneus de voiture, je m’exprime mal)…» Bref, le lecteur familier de Houellebecq s’y retrouvera. Quant à la lectrice elle ne s’y retrouvera probablement pas, mais elle sait à quoi s’en tenir.

Autre trait contrasté que l’on retrouve dans Sérotonine, la critique du libéralisme et de la mondialisation, ennemis mortels des éleveurs normands (mais aussi des amoureux). Florent-Claude sait de quoi il parle, puisqu’il demeure potentiellement amoureux et qu’il est ingénieur agronome, ancien fonctionnaire au ministère de l’Agriculture: «Pendant des années j’avais été confronté à des gens qui étaient prêts à mourir pour la Liberté du commerce». Si la charge que mène Michel Houellebecq est mordante, on ne décèle pas, pour l’heure, dans Sérotonine, l'intuition visionnaire qu’on lui prête volontiers. Mais peut-être ne perd-on rien pour attendre.

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Médaillons de homard

Passons sur le snobisme du personnage, qui tout en fumant comme un prolétaire se soigne fort bourgeoisement – «Il me fallait des médaillons de homard et des Saint-Jacques avec leurs petits légumes, j’étais un décadent moi, pas un pédé rural grec» – pour en arriver à ce que le récit a de plus convaincant, sa construction, son souffle, son style limpide: «J’en étais là, homme occidental dans le milieu de son âge, à l’abri du besoin pour quelques années, sans proches ni amis, dénué de projets personnels comme d’intérêts véritables, profondément déçu par sa vie professionnelle antérieure, ayant connu sur le plan sentimental des expériences variées mais qui avaient eu pour point commun de s’interrompre, dénué au fond de raisons de vivre comme de raisons de mourir.»

Hors bombinettes et vieilles recettes misogynes, Sérotonine possède des accents et des envolées venues tout droit du XIXe, siècle dont les romans enfiévrés vous permettent de prendre la mesure d’un monde. Barbey d’Aurevilly – le château de son Histoire sans nom sert ici de décor –, Baudelaire – que Houellebecq fait rimer avec Leclerc –, Huysmans, Gogol et, plus tard, Proust et Thomas Mann, traversent le livre.

Si Michel Houellebecq n’était pas si pessimiste, s’il avait cent ans de moins, Sérotonine pourrait presque apparaître comme un roman de formation. Mais au XXIe siècle, Sérotonine est un roman de déréliction, où l’auteur et le personnage, l’un et l’autre plus religieux qu’ils n’y paraissent, constatent, encore une fois et partout, l’oubli tragique de Dieu.

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Michel Houellebecq
Sérotonine
Flammarion, 348 p.

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