Petit déjeuner avec Uli Sigg

«L’intelligence d’Ai Weiwei»

Le plus grand collectionneur d’art contemporain chinois a aidé à monter l’exposition «Ink Art» au Met à New York

Il évoque la Chine, devenue une société de consommationà l’occidentale

Trente-cinq artistes contemporains chinois exposent, pour la première fois au Metropolitan Museum of Art de New York, 70 œuvres. Difficile d’imaginer un tel événement sans les conseils avisés d’Uli Sigg. L’ancien ambassadeur de Suisse à Pékin, de 1995 à 1998, est le plus grand collectionneur mondial d’art contemporain chinois. Il a naturellement apporté son aide à Maxwell K. Hearn, directeur du département d’art asiatique du Met, pour mettre sur pied l’exposition Ink Art: Past as Present in Contemporary China, qui se tient jusqu’au 6 avril. Il lui a présenté les artistes et a mis à disposition une douzaine d’œuvres. Venu trois jours à New York pour animer un séminaire, il dispense avec générosité ses pensées devant un petit déjeuner servi à l’hôtel Surrey, à un jet de pierre de Central Park.

Membre du conseil international du Museum of Modern Art (MoMA), Uli Sigg connaît bien New York et les Etats-Unis, où il fut étudiant en 1967, puis responsable de Ringier America. Il aime agrémenter ses séjours américains d’un French toast (pain perdu). «J’aime manger. J’ai peu de discipline quand il est question de cuisine», confesse ce Suisse de 67 ans à la ligne pourtant élancée. En ce froid matin d’hiver, il se contente d’un œuf au plat accompagné de fines tranches de lard grillé. «L’encre [ink], précise-t-il, a toujours été le médium de la tradition en Chine.» Mais elle a perdu de son importance sous l’influence du modernisme européen, et sous les coups de boutoir du socialisme réel de Mao. A la mort du Grand Timonier, en 1976, les choses ont commencé à changer. Beaucoup d’artistes contemporains chinois se revendiquent de l’avant-garde post-maoïste inspirée de Duchamp, du pop art, voire du post-minimalisme. Ils utilisent encore l’encre comme un vecteur pour relier le passé traditionnel à la modernité actuelle. L’un d’eux questionne, sur des rouleaux de plusieurs mètres, l’impact de l’urbanisation, une priorité du nouveau pouvoir chinois.

L’une des œuvres prêtée par Uli Sigg est emblématique de cette dialectique. Elle représente une jarre de la dynastie Han datant de l’an 206 av. J.-C., sur laquelle a été inscrit le logo Coca-Cola. «L’œuvre révèle le choc des cultures chinoise et occidentale. Le modèle occidental de société de consommation a submergé la Chine», constate le collectionneur suisse qui, en pince-sans-rire, raconte une anecdote qui l’inspire: «En 1995, quand j’ai acquis l’œuvre d’Ai Weiwei, l’inscription Coca-Cola était rouge vif. Depuis, elle s’est beaucoup estompée. C’est peut-être le signe d’un retour de balancier.» Rien n’illustre mieux le dilemme culturel des Chinois que les neuf photographies intitulées Family Tree, de Zhang Huan, 48 ans, exposées dans le cadre d’Ink Art. Moins de deux ans après être arrivé à New York, l’artiste chinois s’est peint sur le visage quelques caractères chinois, puis d’autres, jusqu’à ce que son faciès devienne complètement noir. Il révèle le rapport difficile d’un Chinois exilé à la nécessité apparente de conserver la tradition de son pays, une partie de son identité.

La Chine assaillie par les valeurs de la société occidentale? Uli Sigg n’esquive pas ce qu’il perçoit comme sa part de responsabilité, une certaine forme de colonialisme. Il est le premier Occidental à avoir créé, pour la société suisse Schindler, un joint-venture (société à capital mixte) avec les Chinois. «Il a fallu parler de conseil d’administration, de profits, d’impôts dans le cadre d’une économie planifiée», se souvient Uli Sigg. Il a su d’emblée profiter de l’ouverture économique du pays orchestrée par Deng Xiaoping en 1978. Un leader chinois conscient des risques de contagion qu’il décrivait par une métaphore: «Il faut ouvrir la fenêtre et tant pis si entrent des moustiques.» Uli Sigg, qui continue de se rendre en Chine, a un accès privilégié aux responsables chinois qui voient en lui le pionnier des joint-ventures. Mais c’est en tant que collectionneur qu’il est sorti des sentiers battus. Ayant rencontré près de 2000 artistes contemporains de toutes couches sociales, il a une connaissance unique et multidimensionnelle du pays. A l’occasion du 60e anniversaire de la République populaire de Chine, en 2009, la Télévision chinoise a brossé de lui un portrait flatteur. Au sein du conseil consultatif de la China Development Bank, il siège aux côtés de personnalités comme Henry Kissinger.

S’il n’avait pas investi un château sur une île idyllique du Maiensee, un lac près de Lucerne, le vice-président du groupe de presse Ringier admet qu’il se serait installé en Chine, où il se sent autant chez lui qu’en Suisse. Au Surrey, le temps file. Avant de quitter la table, Uli Sigg tient à corriger la perception erronée qu’on a parfois d’Ai Weiwei. «Pour les Chinois qui n’ont pas accès aux médias électroniques, l’artiste est inconnu. Pour les plus anciennes générations, il dénigre le pays. On le soupçonne même d’être à la solde de l’Occident. Or, c’est un vrai patriote. Il veut simplement susciter un débat sur l’état de la société chinoise.» Le Lucernois, qui parle l’idiome chinois, salue l’intelligence avec laquelle Ai Weiwei pratique l’art: en s’appuyant sur un vrai travail d’enquête. Mais il regrette que les Occidentaux en aient fait un héros. Cette starisation occulte, selon lui, tous les autres dissidents dont personne ne parle.

En 2012, l’ex-ambassadeur a surpris son monde en faisant don de près de 1500 œuvres (quelque 150 millions de francs) au Museum Plus de Hongkong, dont la construction doit s’achever à la fin de 2017. «Quand j’ai constaté que personne ne collectionnait de telles œuvres, je m’y suis mis, presque comme une institution nationale. Il m’a, dès lors, semblé juste de rendre à la Chine ce qui lui appartient.» Pour l’heure, la collection est toujours en Suisse. En attendant de susciter, auprès des Chinois, un débat sur la Chine d’aujourd’hui et de demain.

Le recours à l’encre, comme médium de la tradition, a permis aux artistes de relier le passé à la modernité