L'exposition de la Bibliothèque cantonale et du Centre de recherches sur les lettres romandes est double: un premier volet, à la Riponne, est consacré aux années de formation lausannoises et parisiennes d'un «poète en dialogue»; un second volet, à Dorigny, présente le poète dans son atelier, à Grignan, où il s'est installé en 1953 avec son épouse, Anne-Marie Jaccottet, qui est peintre.

Tout commence agitato. Avoir vingt ans en 1945 n'est pas facile, mais le jeune Jaccottet a su s'entourer de maîtres hors pair: Gustave Roud, Crisinel, Matthey pour la poésie; la solaire Lélo Fiaux pour la peinture et la fête; Carl Stammelbach et André Bonnard, deux hellénistes d'exception, pour la lumière et le tragique grecs; Henry-Louis Mermod pour l'édition; Giuseppe Ungaretti pour la traduction! C'est avec émotion que l'on voit les écritures des correspondants: le stylo vert d'Ungaretti et les griffonnages sur papier pourpre de Lelo Fiaux («Ne prenez pas de sandwichs, nous nous hausserons un instant dans ces paradis!»), l'écriture frêle, presque diaphane de Crisinel, contrastant avec celle de Ramuz, si volontaire et charpentée… et celle de Jaccottet lui-même, de plus en plus ramassée, anguleuse, tendue et vive.

A Dorigny, l'exposition évoque les années de maturité, l'amical compagnonnage de Gérard Palézieux et de Pierre-Albert Jourdan, et le poète au travail. «Au contraire du Palais de Rumine, explique José-Flore Tappy, commissaire de l'exposition, Dorigny est un lieu sans mémoire: nous avons voulu y montrer le combat permanent, mené contre l'incertitude et les contradictions, dont témoignent les brouillons des poèmes; les manuscrits de Jaccottet sont un territoire du stylo, outil sans prestige, sans noblesse, pointe chercheuse humblement au service du mot juste. Cette partie de l'exposition est sous-titrée «poète d'inquiétude», parce que même dans la lumière de Grignan, il y a, presque invisible sous la limpidité des poèmes, ce chemin laborieux, cette opacité, ce tourment, qui leur donne leur densité.»

Jaccottet poète. BCU-Dorigny et BCU-Riponne (tél. 021/316 78 80), jusqu'au 21 mai 2005.